- Une voiture, une nuit de prison, un soupçon de bâillon
- Les faits, tels que la justice les pose
- Le soupçon n’est pas une preuve, mais il est un signe
- Don, pot-de-vin, restitution : la frontière que l’Église doit regarder en face
- L’épiscopat d’Afrique parle d’une seule voix
- De Kinshasa à Lusaka : une solidarité qui a un contenu
- Pourquoi l’État de droit est une affaire d’Église
- Ce que le droit doit à tout accusé, évêque ou non
- Prier, veiller, ne pas haïr
- Lectio divina
- ✝ Références bibliques
12Car je sais que nombreux sont vos crimes, que grands sont vos péchés, vous qui opprimez le juste, qui prenez des présents et qui faites fléchir le droit des pauvres à la Porte.
37Mais Paul dit aux gardes : « Après nous avoir publiquement battus de verges, sans jugement, nous qui sommes Romains, on nous a jetés en prison et maintenant on nous fait sortir en secret. Il n’en sera pas ainsi. Qu’ils viennent eux-mêmes nous mettre en liberté. »
5Pendant que Pierre était ainsi gardé dans la prison, l’Église ne cessait d’adresser pour lui des prières à Dieu.
Une voiture, une nuit de prison, un soupçon de bâillon
Les faits, tels que la justice les pose
Le 28 septembre 2026, l’archevêque de Lusaka s’est présenté devant la Commission zambienne de lutte contre la drogue. Il en est ressorti inculpé. On lui reproche d’avoir détenu, entre avril 2021 et décembre 2023, une Toyota Hilux « raisonnablement soupçonnée » d’avoir été obtenue de façon illicite auprès de l’administration fiscale du pays. Il a plaidé non coupable. Il a passé une nuit à la prison centrale de Lusaka, puis il a été libéré sous une caution de 80 000 kwachas, soit environ 3 600 euros. Son passeport a été retenu. Une première comparution est fixée au 14 octobre, et le procès s’ouvrira le 3 novembre.
Je n’ai pas tous les détails de la procédure, et il serait imprudent de prétendre le contraire. Voici ce qui est établi. Le véhicule aurait été offert à l’archevêque par l’ancien président Edgar Lungu, aujourd’hui décédé. Mgr Banda avait demandé un moyen de transport pour lui-même et pour sa paroisse, et le chef de l’État avait promis de l’aider. Il n’avait pas précisé d’où viendrait la voiture. L’épiscopat zambien affirme que le véhicule a été remis à l’État en décembre 2023 et que l’archevêque n’est pas accusé d’avoir participé à sa cession. Un cadeau reçu de bonne foi, puis restitué, devient ainsi une accusation de recel présumé.
Cette affaire ne se lit pas seule. Elle survient six semaines après l’élection du 13 août, qui a donné un second mandat au président Hakainde Hichilema. Plusieurs figures de l’opposition ont été arrêtées depuis, dont le principal candidat, Brian Mundubile. Mgr Banda, archevêque de Lusaka depuis 2018, est connu pour sa franchise sur la gouvernance, la justice et l’unité nationale. Plusieurs analystes relient donc son arrestation à ses critiques. Cette lecture reste une interprétation. Elle n’est pas un jugement, et l’Église ne peut pas la poser en certitude.
Le soupçon n’est pas une preuve, mais il est un signe
Il faut tenir deux choses ensemble. D’un côté, un évêque n’est pas au-dessus des lois, et l’Église n’a aucun intérêt à réclamer pour ses pasteurs une immunité que l’Évangile ne leur donne pas. Si une faute est établie, elle doit être reconnue, réparée, et elle fera mal. De l’autre côté, un soupçon qui tombe au moment précis où une voix devient gênante cesse d’être neutre. Il devient un signe, et ce signe inquiète d’abord ceux qui n’ont pas de voix.
L’archevêque est un homme connu, entouré de ses frères évêques, soutenu par des fidèles qui sont venus prier à la cathédrale dès l’annonce de son arrestation. Il a des avocats, une tribune et un réseau international. Que pèserait la même procédure sur un petit commerçant de Kitwe, sur une vendeuse du marché de Soweto, sur un jeune militant d’un quartier populaire ? Quand un pouvoir s’attaque à une figure aussi visible, chacun se demande jusqu’où ira son bras. C’est pourquoi cette affaire dépasse largement le sort d’un homme.
Don, pot-de-vin, restitution : la frontière que l’Église doit regarder en face
Il serait malhonnête de contourner la question que cette affaire pose à l’Église elle-même. Dans de nombreux pays d’Afrique, les pasteurs reçoivent des gouvernants des véhicules, des terrains ou des subsides. Il s’agit souvent de besoins réels. Un diocèse étendu, des routes de latérite, des paroisses distantes de plusieurs heures : une voiture n’est pas un luxe. Mais le don d’un puissant n’est jamais tout à fait innocent. Il crée une dette, et la dette finit par peser sur la parole.
Le prophète Amos a dénoncé les juges de son temps en des termes que nos oreilles contemporaines reconnaissent sans peine : « Je sais que vos crimes sont nombreux et vos péchés sans nombre, vous qui opprimez le juste, qui acceptez des pots-de-vin, et qui, à la porte, déboutez les pauvres » (Am 5, 12). Le texte vise ceux qui vendent le droit. Il rappelle que la porte de la ville, lieu des tribunaux, est l’endroit où se joue la justice d’un peuple. Il oblige aussi l’Église à une vigilance sur elle-même. La restitution du véhicule en 2023, rappelée par les évêques, dit précisément cela : un pasteur sait rendre ce qui pourrait l’entraver. Le droit examinera si la démarche était suffisante, et c’est son rôle.
L’épiscopat d’Afrique parle d’une seule voix
De Kinshasa à Lusaka : une solidarité qui a un contenu
Le 1er octobre, le Symposium des conférences épiscopales d’Afrique et de Madagascar a publié une déclaration. Son président, le cardinal Fridolin Ambongo Besungu, archevêque de Kinshasa, y exprime la « solidarité fraternelle » et la « proximité dans la prière » des évêques du continent. Le texte parle d’une « grande inquiétude » devant les événements qui ont suivi la convocation de l’archevêque. Il prend acte de la clarification donnée par la conférence zambienne : Mgr Banda n’est pas accusé d’avoir participé à la cession du véhicule, qu’il avait remis à l’État en décembre 2023.Cette prise de position n’est pas un réflexe corporatiste. Le cardinal Ambongo Besungu est lui-même un pasteur habitué à parler dans un contexte difficile, celui de la République démocratique du Congo, où l’épiscopat a plus d’une fois payé le prix de sa liberté de ton. Quand il écrit à Lusaka, il connaît le poids d’une telle phrase. Et le Symposium ne réclame pas l’impunité. Il demande la justice, l’équité, la dignité de la personne et le respect de la procédure. Ces mots sont exigeants : ils valent pour l’archevêque, mais ils engagent aussi l’État qui le poursuit.
La conférence épiscopale de Zambie a tenu, dès le 29 septembre, une session plénière extraordinaire sous la présidence de Mgr Ignatius Chama, archevêque de Kasama. Cette réunion hors calendrier a un sens pastoral. Elle dit que l’Église ne confie pas l’un des siens à la seule chronique judiciaire, et qu’elle veut parler en corps, avec ses fidèles, dans un climat marqué par des violences que beaucoup attribuent aux autorités.
Pourquoi l’État de droit est une affaire d’Église
On pourrait objecter que l’Église n’a pas à se mêler de procédure pénale. Ce serait oublier la doctrine la plus constante de sa tradition. Augustin d’Hippone, dans La Cité de Dieu, demande ce que sont les royaumes sans la justice, sinon de grandes bandes de brigands. La formule est célèbre, mais sa conséquence l’est moins : un pouvoir qui use de la justice comme d’un outil contre ses critiques ne mérite plus le nom d’ordre. Il ressemble à ce que le docteur d’Hippone décrit, un pouvoir qui n’est plus tenu que par la peur. Thomas d’Aquin va dans le même sens lorsqu’il distingue la loi juste, ordonnée au bien commun, de celle qui n’est qu’une violence déguisée. L’État de droit moderne, avec ses garanties, ne vient pas de l’Évangile par déduction directe, mais il en recueille de grandes intuitions : la dignité de toute personne, la présomption d’innocence, l’interdiction de punir sans jugement. Défendre ces garanties n’est pas faire de la politique partisane. C’est défendre ce que la foi sait de l’homme. Le Magistère récent insiste sur ce lien entre la paix et la justice. Le pape Léon XIV, depuis son élection, appelle les responsables politiques à bâtir la paix par le dialogue et par le respect des personnes, et à ne pas la confondre avec la peur. En Afrique, où beaucoup de démocraties sont jeunes et où l’alternance se paie parfois cher, l’épiscopat se tient souvent à cette ligne de crête. Il n’est le parti de personne, mais il refuse que le droit soit un vêtement qu’on enfile ou qu’on retire selon les circonstances.Ce que le droit doit à tout accusé, évêque ou non
La Bible offre ici un récit d’une actualité saisissante. À Philippes, Paul et Silas sont battus et jetés en prison sans jugement. Le lendemain, les magistrats leur font dire de partir discrètement. Paul refuse : « Ils nous ont fait battre publiquement, sans jugement, nous qui sommes citoyens romains, et ils nous ont jetés en prison ; et maintenant ils nous font sortir en cachette ? Non pas ! Qu’ils viennent eux-mêmes nous faire sortir » (Ac 16, 37).
Paul n’est pas un procédurier. Il réclame que la justice soit rendue au grand jour, parce que ce qui s’est fait en public doit se réparer en public. Il invoque son statut de citoyen, et ce geste montre qu’un disciple peut s’appuyer sur le droit de son pays, loin de le mépriser. Il agit aussi pour ses compagnons plus fragiles, car l’Église naissante de Philippes ne bénéficiait pas de sa protection. L’apôtre se souvient que son droit sert à protéger les autres.
Voilà ce que les évêques africains demandent à leur manière : qu’on procède au grand jour, que les charges soient claires, que l’accusé puisse se défendre, que la décision ne soit pas dictée d’en haut. Si le dossier est solide, l’audience du 14 octobre et le procès du 3 novembre le montreront. S’il ne l’est pas, ce sera le moment de dire que le droit a tenu bon. Dans les deux cas, la transparence profitera à la Zambie tout entière.

Prier, veiller, ne pas haïr
« L’Église priait pour lui avec insistance »
Quand la nouvelle de l’arrestation s’est répandue, des fidèles se sont rassemblés dans la cathédrale de Lusaka. Ce geste n’avait rien de spectaculaire, mais il est la première réponse de l’Église depuis les origines. À Jérusalem, quand Hérode fait arrêter Pierre, le livre des Actes note simplement : « Pierre était donc gardé dans la prison, et l’Église priait Dieu pour lui avec insistance » (Ac 12, 5). Le texte oppose deux forces : un roi avec ses soldats, et une communauté sans autre arme que sa prière.
Lectio divina
« Pierre était donc gardé dans la prison, et l'Église priait Dieu pour lui avec insistance. » Ac 12, 5
Quand as-tu prié pour quelqu'un que tu ne pouvais pas délivrer ? Tu crois peut-être que ta prière est trop petite pour peser face aux verrous et aux soldats. Pourtant l'Église de Jérusalem n'avait rien d'autre, et cela a suffi à Dieu. Pour qui acceptes-tu, aujourd'hui, de veiller sans rien voir venir ?
Seigneur, tu connais les portes closes et les chaînes que l'on ne voit pas. Tu connais la cellule de Lusaka et toutes les cellules sans nom. Garde ton serviteur dans la paix, comme tu as gardé Pierre entre ses deux gardes. Éclaire les juges, adoucis les cœurs durcis, protège les petits. Fais de nous des veilleurs qui ne se lassent pas. Que ta lumière entre dans chaque nuit où l'on prie pour un frère.
Dans la cathédrale presque vide, une flamme de cire tremble, tenace, sous la voûte, et personne ne souffle dessus.
Ce n’est pas un repli. Les chrétiens de Jérusalem ne renoncent pas à agir, mais ils savent que la prière change d’abord ceux qui prient. Elle ouvre leurs yeux sur la fragilité du pouvoir, elle les garde de la rancune, elle les tient ensemble. Et l’histoire raconte que la nuit même où Pierre était gardé, un ange l’a réveillé. Cette libération n’est pas un conte de fées : elle dit que la prière ne se laisse enfermer par aucune cellule.
À Lusaka, cette prière a un visage concret. Elle prend la forme d’une veillée, d’un chapelet récité par des mères de famille, de messes offertes pour la justice et pour la paix. Elle porte aussi les noms de ceux qui, depuis le 13 août, ont connu la détention sans que leurs paroisses les connaissent. L’archevêque libéré sous caution n’est pas le seul prisonnier de cette période. Prier pour lui, c’est se rappeler tous les autres.
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Reste une confusion à éviter, que l’actualité rend tentante : faire de l’archevêque un chef d’opposition, ou de son accusation une preuve de sainteté. L’Église ne canonise pas un prélat parce qu’un pouvoir le poursuit, et elle ne le condamne pas non plus avant le verdict. Ce que Mgr Banda dit de la justice, de la gouvernance et de l’unité nationale appartient à la mission prophétique de tout évêque. La mission de l’évêque est d’enseigner et de défendre la dignité humaine. Elle n’a rien à voir avec un programme partisan.Ambroise de Milan en offre un modèle. Face à l’empereur Théodose après le massacre de Thessalonique, il ne cherche pas à le renverser. Il lui rappelle que la pénitence vaut aussi pour les puissants, et il l’invite à reconnaître sa faute. L’évêque s’adresse à l’homme avant d’affronter le pouvoir, et c’est à cette condition que sa parole demeure libre. Il peut critiquer sans haïr, il peut avertir sans conquérir.
Cette posture est difficile en période électorale, quand chaque mot est lu comme un camp. Le fait que l’archevêque ait soutenu le candidat de l’opposition, comme certains le rapportent, complique la lecture. L’Église doit donc une double prudence : ne pas laisser croire qu’elle se range derrière un parti, et ne pas accepter qu’on punisse un pasteur pour avoir exprimé une préférence ou un jugement moral. La frontière est mince. Elle exige des évêques un discernement constant, et des fidèles une grande patience.
Ce que chacun peut faire dès aujourd’hui
À distance, que peut un catholique de France, de Belgique, du Canada ou du Liban ? D’abord, prier concrètement : offrir une dizaine de chapelet, un temps d’adoration ou une messe pour l’Église de Zambie, pour son archevêque, pour les magistrats chargés de l’affaire et pour les gouvernants. Prier pour les gouvernants n’est pas une politesse : c’est une consigne apostolique ancienne, et elle protège de l’amertume.
Ensuite, s’informer avec exigence. Les rumeurs courent vite dans ce genre d’affaire, et la presse d’opinion s’en nourrit. Un chrétien se doit de distinguer ce qui est établi (l’arrestation, l’inculpation, la caution, les dates d’audience), ce qui est affirmé par les évêques (la restitution du véhicule en 2023) et ce qui relève de l’interprétation (le lien avec la politique). Cette sobriété est un acte de charité, car elle protège la vérité des deux côtés.
Enfin, regarder autour de soi. Chaque pays a ses lieux où la justice vacille : des détentions provisoires qui s’éternisent, des procédures dont on soupçonne l’orientation, des voix réduites au silence. Soutenir une Église africaine sous pression, c’est aussi s’engager dans sa propre société pour des tribunaux indépendants et pour la protection des plus faibles. L’universalité de l’Église se joue là, dans cette solidarité qui n’exige ni tribune ni budget.
Il reste enfin à attendre, et l’attente est une vertu chrétienne. Le 14 octobre, une audience dira où en est la procédure. Le 3 novembre, un tribunal commencera à entendre les preuves. D’ici là, les évêques de Zambie continueront de servir leurs diocèses, leurs paroisses, leurs écoles et leurs dispensaires, comme ils le font chaque jour depuis des décennies. Cette fidélité ordinaire est la meilleure réponse à tous les soupçons, et peut-être la plus convaincante. Une Église qui prie, qui sert et qui demande justice sans haine n’a rien à cacher, et elle rappelle à la nation entière que le droit n’appartient à personne en particulier.
✝ Références bibliques
3 passages · 2 livres
Vous recevrez une force, celle du Saint-Esprit… vous serez mes témoins. (Ac 1,8)
La naissance et l'expansion de l'Église de Jérusalem jusqu'à Rome sous l'action de l'Esprit.
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Que le droit coule comme l'eau, la justice comme un torrent jamais à sec. (Am 5,24)
Prophète de la justice sociale : condamnation des riches qui oppriment les pauvres.
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