Un Français à la vigie de l’Église : la nomination de Mgr Verny et l’heure de vérité sur les abus

Un Français à la tête de la lutte anti-abus au Vatican : ce que révèle la nomination de Mgr Verny par Léon XIV.

Équipe Via Bible
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Samedi 5 juillet, une décision est tombée de Rome qui déplace un centre de gravité resté inchangé depuis onze ans : Léon XIV a nommé Mgr Thibault Verny, archevêque de Chambéry, évêque de Maurienne et de Tarentaise, à la présidence de la Commission pontificale pour la protection des mineurs. Il succède au cardinal Seán Patrick O’Malley, figure historique de la lutte contre les abus dans l’Église, qui avait présidé cet organisme depuis sa création par le pape François en 2014 et qui a désormais atteint la limite d’âge fixée par le droit canonique. Ce n’est pas un simple changement de personne à la tête d’une commission technique parmi d’autres : c’est la première fois qu’un Français occupe ce poste, et c’est la première grande nomination de gouvernance de Léon XIV sur l’un des dossiers les plus douloureux et les plus scrutés de la Curie romaine. Le choix mérite qu’on s’y attarde, non par curiosité de vaticaniste, mais parce qu’il révèle, en creux, une théologie du gouvernement ecclésial en train de se recomposer sous nos yeux.

Une rupture de méthode plus qu’un simple relève de garde

Le choix d’un évêque de terrain

Ce qui frappe d’abord, dans cette nomination, c’est le profil retenu. Mgr Verny n’est pas un curialiste de carrière, ni un canoniste enfermé dans les dossiers romains : il est archevêque en exercice de trois diocèses savoyards, cumul de fonctions qui témoigne d’une méthode assumée par Léon XIV consistant à confier des responsabilités stratégiques à des pasteurs qui continuent, en même temps, de porter la charge concrète d’un peuple. Ordonné prêtre en 1998, nommé évêque auxiliaire de Paris en 2016, puis archevêque de Chambéry en mai 2023, il avait déjà été installé successivement dans les trois cathédrales de sa province ecclésiastique — Saint-François-de-Sales à Chambéry, Saint-Jean-Baptiste en Maurienne, Saint-Pierre à Moûtiers — avant de rejoindre, dès septembre 2022, la Commission pontificale comme simple membre. Il en gravit donc les échelons de l’intérieur, ce qui change profondément la nature du choix : ce n’est pas une nomination de prestige déposée sur un homme extérieur au dossier, mais la reconnaissance d’un travail de fond mené depuis plusieurs années, en France comme à Rome.

Cette méthode contraste nettement avec celle qui avait présidé à la création de la commission en 2014, où François avait misé sur l’autorité morale et l’expérience nord-américaine du cardinal O’Malley, alors archevêque de Boston, ville symbole du scandale des abus révélé au début des années 2000. Le communiqué du cardinal O’Malley lui-même, publié au moment de son départ, salue « la nomination réfléchie » de Léon XIV et affirme que le pape « a confirmé la priorité continue du travail de la Commission pour l’Église universelle ». Ce passage de témoin n’est donc pas présenté comme une rupture de priorités, mais comme un changement de style : passer d’une autorité charismatique et internationale à une autorité de proximité, ancrée dans le gouvernement pastoral quotidien d’un diocèse rural et montagnard.

Le poids du contexte français

Cette nomination survient plus de trois ans après la remise, en France, du rapport de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (Ciase), dont les conclusions avaient bouleversé la conscience catholique française et suscité un débat théologique et institutionnel d’une intensité rare. À Rome, ce choix est perçu comme un signal : celui d’un pape qui reconnaît, à travers la personne de Mgr Verny, le chemin parcouru par l’épiscopat français sur ce dossier, tout en mesurant que les moyens de la commission resteront limités face à l’ampleur de la tâche. Mgr Verny présidait en effet, jusqu’à cette nomination, le conseil de prévention et de lutte contre la pédophilie de la Conférence des évêques de France, fonction qu’il quitte désormais pour se consacrer entièrement à sa mission romaine. Il a lui-même déclaré avoir accueilli cette responsabilité « avec humilité, reconnaissance et détermination » — trois mots qui, loin d’être une formule protocolaire, dessinent un programme spirituel autant qu’institutionnel.

Il ne s’agit donc pas seulement d’une passation de pouvoir entre deux hommes, mais d’un geste qui inscrit la France, jusque-là souvent en position d’accusée dans ce dossier, comme terre d’expérience et de compétence reconnue par Rome. Le paradoxe est frappant : le pays qui a produit le rapport le plus dévastateur sur l’ampleur des abus dans l’Église catholique devient, par la nomination de l’un de ses évêques, une référence pour la gouvernance universelle de cette question.

Ce que dit l’Écriture d’un pasteur qui garde le troupeau

Le péché des bergers infidèles

Il existe, dans le livre du prophète Ézéchiel, un passage d’une violence contenue qui décrit exactement ce que cette nomination cherche à conjurer : la figure du berger qui abandonne son troupeau à la violence et à l’errance. Le Seigneur y adresse aux pasteurs d’Israël un reproche cinglant : « Vous n’avez pas fortifié les brebis chétives, vous n’avez pas soigné celle qui était malade, vous n’avez pas pansé celle qui était blessée, vous n’avez pas ramené celle qui s’égarait, vous n’avez pas cherché celle qui était perdue » (Ez 34, 4-6). Ce texte, souvent relégué à l’arrière-plan des grandes lectures christologiques du Bon Pasteur, retrouve aujourd’hui une actualité brûlante : il décrit avec une précision presque clinique l’inversion de la charge pastorale, ce moment où celui qui devait protéger devient, par omission, complice de la dispersion et de la souffrance.

Ce que l’Église catholique a découvert, douloureusement, depuis deux décennies, c’est que cette figure du mauvais berger n’appartient pas à un passé biblique lointain : elle s’est incarnée, de manière concrète, dans des institutions ecclésiales qui ont préféré le silence à la vérité, la protection de l’image à la protection des enfants. La création même de la Commission pontificale en 2014, puis sa refondation progressive à travers les textes normatifs de François — notamment la constitution Praedicate Evangelium, qui l’a intégrée organiquement dans la Curie romaine — constitue une tentative institutionnelle de répondre à ce péché structurel identifié par Ézéchiel : remettre le soin des brebis chétives, blessées, égarées, au centre du gouvernement de l’Église, et non plus à sa périphérie honteuse.

Paître sans contrainte, à l’image du Christ

Le second texte qui éclaire cette nomination se trouve dans la première épître de Pierre, adressée aux anciens des communautés chrétiennes dispersées : « Paissez le troupeau de Dieu qui est sous votre garde, non par contrainte, mais volontairement, selon Dieu ; non pour un gain sordide, mais de bon cœur » (1 P 5, 2-3). Ce passage est particulièrement éclairant pour comprendre la singularité du profil retenu par Léon XIV. Mgr Verny ne délaisse pas la charge concrète de ses diocèses savoyards pour se consacrer exclusivement à une fonction romaine prestigieuse ; il conserve les deux, dans une tension féconde entre le gouvernement universel de l’Église sur la question des abus et le soin quotidien d’un peuple bien réel, celui des vallées de Tarentaise et de Maurienne, celui des paroisses de Chambéry.

Cette double charge illustre exactement ce que Pierre demande aux anciens : paître non par fonction abstraite, mais par attachement concret à un troupeau qu’on connaît, dont on porte les noms et les visages. La théologie pastorale catholique a souvent séparé, dans les faits sinon dans les principes, le gouvernement universel et le soin local — les grandes commissions romaines d’un côté, la pastorale de terrain de l’autre. En maintenant Mgr Verny à la tête de ses trois diocèses tout en lui confiant cette responsabilité mondiale, Léon XIV semble vouloir refuser cette séparation, comme si la crédibilité même de la lutte contre les abus dépendait de ce lien organique avec une expérience pastorale vécue, et non seulement pensée.

La responsabilité devant les plus petits

Il existe enfin, dans l’Évangile de Marc, une parole du Christ d’une gravité que la liturgie n’ose presque jamais adoucir : « Quiconque scandalisera un de ces petits qui croient, il vaudrait mieux pour lui qu’on lui mît au cou une meule de moulin, et qu’on le jetât dans la mer » (Mc 9, 42). Cette phrase, prononcée alors que Jésus vient de placer un enfant au milieu de ses disciples, fixe une hiérarchie théologique inversée par rapport aux réflexes institutionnels traditionnels : ce n’est pas la préservation de l’autorité ecclésiale qui prime, mais la protection absolue de celui que la société tend à négliger, l’enfant, le petit, le sans-voix.

Ce verset a longtemps été lu comme une mise en garde morale individuelle ; il fonctionne aujourd’hui comme une clé de lecture institutionnelle. Toute structure ecclésiale — commission romaine, conseil diocésain, conférence épiscopale — qui organiserait, même par négligence, la possibilité d’un scandale infligé à un enfant, se place sous le jugement de cette parole. C’est précisément ce que la Commission pontificale, dans ses statuts renouvelés, cherche à empêcher : non plus seulement sanctionner après coup, mais construire, en amont, des politiques de prévention qui rendent structurellement impossible la répétition de ce péché.

Vers une culture de la protection : ce que change cette nomination pour l’Église vivante

Une continuité de mission plutôt qu’une rupture doctrinale

Il serait erroné de lire dans ce changement de présidence un basculement de priorités. Lors de sa première audience officielle avec Léon XIV, le 12 septembre suivant sa nomination, Mgr Verny a présenté au pape le deuxième rapport annuel de la commission sur les politiques et procédures de protection dans l’Église, et réaffirmé l’engagement de l’organisme à poursuivre la mission confiée par François à travers Praedicate Evangelium, notamment dans l’élaboration de politiques de protection et le soutien aux Églises locales via la Memorare Initiative. Cette continuité institutionnelle est essentielle : elle signifie que le changement de présidence ne s’accompagne d’aucun relâchement doctrinal ou opérationnel, mais au contraire d’une consolidation. La Memorare Initiative, dispositif d’accompagnement des Églises les plus démunies en moyens de prévention — notamment dans les pays du Sud —, reste un axe prioritaire, ce qui déplace le regard hors des seuls pays occidentaux où les scandales ont d’abord éclaté.

Cette continuité s’accompagne cependant d’un déplacement de ton. Mgr Verny lui-même, dans un entretien accordé après une assemblée plénière de la commission tenue à Cracovie, a affirmé que « la lutte contre les abus sexuels n’est pas un dossier secondaire » de l’Église, réfutant par avance toute tentation de reléguer cette question au rang des affaires administratives parmi d’autres. Cette phrase, prononcée par un homme qui gouverne simultanément trois diocèses de montagne et une commission romaine, prend un poids particulier : elle n’est pas la déclaration d’un fonctionnaire d’appareil, mais celle d’un pasteur qui parle depuis l’expérience concrète du terrain.

La Savoie comme laboratoire pastoral inattendu

Il y a quelque chose de profondément significatif à ce que ce dossier universel trouve son nouveau visage dans les vallées alpines de Savoie. Ces diocèses, marqués par une tradition de sainteté discrète — celle de saint François de Sales, patron de la province ecclésiastique, celle aussi du père Camille Costa de Beauregard, prêtre savoyard qui fonda au XIXe siècle l’orphelinat du Bocage à Chambéry pour recueillir les enfants frappés par l’épidémie de choléra — offrent un terreau spirituel où la protection des plus vulnérables n’est pas un concept importé de la modernité juridique, mais une tradition de charité concrète déjà inscrite dans l’histoire locale. Que l’actuelle Fondation du Bocage, aujourd’hui sous la tutelle des Salésiens de Don Bosco, continue d’accueillir et d’éduquer des jeunes à Chambéry, n’est pas un détail anecdotique : c’est le rappel que la protection des enfants a toujours été, dans l’Église, une œuvre de sainteté avant d’être une politique institutionnelle.

Mgr Verny a d’ailleurs évoqué, dans une émission consacrée à la vie de ses diocèses, ses priorités pastorales locales — dont l’accompagnement des divorcés remariés — en même temps que sa mission auprès de la commission pontificale, sans jamais séparer artificiellement les deux registres. Cette manière de tenir ensemble le soin des âmes les plus proches et la responsabilité universelle confère à sa parole une crédibilité que ne peut fournir, seule, l’expertise canonique ou psychologique.

Les limites d’une mission encore fragile

Il ne faut cependant pas céder à un optimisme naïf. Les observateurs les plus attentifs à Rome soulignent que les moyens matériels et humains de la Commission pontificale restent restreints face à l’ampleur planétaire du dossier qu’elle doit couvrir — des diocèses richement dotés d’Europe occidentale aux Églises les plus pauvres d’Afrique ou d’Asie, où les structures de signalement et de prévention sont souvent embryonnaires. La nomination d’un évêque français réputé pour son sérieux et son engagement ne suffira pas, à elle seule, à combler ce déficit structurel. Elle constitue néanmoins un signal fort : celui d’un pape qui choisit, pour ce poste sensible, non pas une figure de représentation diplomatique, mais un homme dont la compétence a été éprouvée sur le terrain français, l’un des plus exposés et des plus documentés au monde sur cette question.

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Le véritable test de cette nomination se jouera dans les années qui viennent, à travers la capacité de la commission à transformer les rapports annuels en changements réels de pratique dans les diocèses les plus réticents. Mais le choix même de la méthode — un évêque de terrain, doublement chargé, formé à l’école d’un pays qui a affronté sa propre vérité — dessine déjà une théologie implicite du gouvernement ecclésial post-scandale : celle où l’autorité ne se légitime plus par le rang, mais par la proximité vécue avec ceux qu’elle doit servir et protéger.

Lectio divina

📜
Lectio — Lire

« Vous n'avez pas fortifié les brebis chétives, vous n'avez pas cherché celle qui était perdue » Ez 34, 4-6

🧠
Meditatio — Méditer

Tu portes peut-être, sans le savoir, la garde de quelqu'un de plus fragile que toi. Combien de fois as-tu détourné le regard devant une brebis blessée, pensant que ce n'était pas ta responsabilité ? Le berger d'Ézéchiel n'est pas seulement un chef religieux lointain : il pourrait être ton propre silence. Qu'est-ce qui, en toi, ressemble à cette négligence tranquille ? Oses-tu encore chercher celle qui s'est égarée ?

🙏
Oratio — Prier

Seigneur, tu es le berger qui ne dort pas quand une brebis manque. Toi qui as pansé les blessures sans jamais fermer les yeux, apprends-moi à veiller comme tu veilles. Donne aux pasteurs de ton Église des mains douces et des yeux qui ne détournent jamais le regard. Que je ne sois jamais celui qui abandonne le petit au bord du chemin. Fortifie en moi ce qui est chétif, ramène en moi ce qui s'égare. Que ta houlette me guide vers les blessés que je préfère ignorer.

Contemplatio — Contempler

Une brebis retrouvée dort enfin, la tête posée contre l'épaule du berger, dans le silence tombant du soir sur la montagne.

✝ Références bibliques

3 passages · 3 livres
Marc
📖 Codex — Livre biblique

Marc (compagnon de Pierre) · 65–70 ap. J.-C. · 678 versets

Le Fils de l'homme est venu pour servir et donner sa vie en rançon. (Mc 10,45)

L'Évangile de l'action : Jésus serviteur puissant, révélé comme Fils de Dieu sur la croix.

→ Explorer le Codex Marc

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France
🇫🇷
France
Europe
Minorité active
Catholiques
47 %
🏛 Capitale
Paris
👥 Population
66,4 M hab.
⛪ Diocèses
95
🌟 Saints
8
✨ Sanctuaires
8
✝ Saint patron
Saint Denis, Sainte Jeanne d'Arc
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North America
Minorité active
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21 %
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👥 Population
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🌟 Saints
6
✨ Sanctuaires
4
✝ Saint patron
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