« Un tel pouvoir aux hommes » : quand Jésus pardonne et guérit à Capharnaüm

« Un tel pouvoir aux hommes » : quand Jésus pardonne et guérit à Capharnaüm

Équipe Via Bible
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Il y a dans ce récit de Matthieu quelque chose qui claque comme une révélation soudaine. Une civière portée par des bras anonymes, un paralysé sans voix, et une phrase qui tombe dans le silence comme une pierre dans l’eau : « Confiance, mon enfant, tes péchés sont pardonnés. » Les scribes retiennent leur souffle. Les foules retiennent leur souffle. Et nous, lecteurs de ce passage deux millénaires plus tard, nous retenons le nôtre.

Ce que Matthieu nous raconte en Mt 9,1-8 n’est pas simplement un miracle de guérison de plus dans le catalogue des œuvres de Jésus. C’est une scène-clé, une confrontation théologique en miniature, un instant où deux logiques du monde s’affrontent : celle du péché et de la paralysie d’un côté, celle du pardon et de la vie de l’autre. Et au bout du compte, ce sont les foules — ces témoins ordinaires, ni scribes ni disciples — qui formulent la vérité la plus juste : Dieu a donné un tel pouvoir aux hommes. Pas « à cet homme ». Aux hommes.

Cette finale est vertigineuse. Elle mérite qu’on s’y arrête longuement.

La scène de Capharnaüm : anatomie d’une rencontre décisive

Capharnaüm, « sa ville »

Matthieu commence par une précision géographique qui a son poids : Jésus revient à Capharnaüm, appelée ici simplement « sa ville ». C’est là qu’il a établi sa base après avoir quitté Nazareth (Mt 4,13). Capharnaüm n’est pas Jerusalem, la ville du Temple, la ville du grand sacerdoce. C’est une bourgade de pêcheurs au bord du lac de Tibériade, une ville de travail et de passage.

Il y a quelque chose de significatif dans ce retour discret en barque. Jésus ne s’installe pas dans les lieux du pouvoir religieux. Il revient là où vivent les gens ordinaires, là où on porte les malades sur des civières, là où la détresse humaine s’exprime sans fard. Le théologien Hans Urs von Balthasar, dans sa méditation sur la mission du Fils, parle de cette descente concrète de Dieu dans la chair du monde : Dieu ne sauve pas depuis les hauteurs, il descend dans les lieux bas, dans les villes sans gloire, dans les existences écrasées.

Capharnaüm est ainsi, dans l’évangile de Matthieu, le lieu emblématique de cette proximité divine avec ce qui est fragile.

Le paralysé et ses porteurs silencieux

Le texte dit : « On lui présenta un paralysé. » Il est couché sur une civière. Son nom n’est pas mentionné. Ses porteurs sont tout aussi anonymes. Et pourtant, c’est leur foi collective — voyant leur foi, dit Jésus — qui déclenche tout.

Remarquons bien la formulation : Jésus ne voit pas la foi du paralysé seul, mais la foi du groupe. Voilà déjà quelque chose d’important. La foi qui ouvre le chemin de la guérison n’est pas nécessairement celle du malade lui-même — elle peut être celle de ceux qui le portent. Combien de fois, dans nos propres vies, avons-nous été portés par la foi des autres quand la nôtre était épuisée ou absente ? La prière d’une mère, la confiance d’un ami, l’intercession silencieuse d’une communauté.

Le pape François a insisté à plusieurs reprises sur ce point : nous sommes responsables les uns des autres devant Dieu. La foi est une affaire personnelle, certes, mais elle se transmet, elle se porte, elle se passe comme un flambeau. Ces inconnus qui ont apporté leur ami devant Jésus sont les héros discrets du passage.

« Confiance, mon enfant »

La première parole de Jésus au paralysé est stupéfiante. Il ne dit pas : lève-toi. Il ne dit pas : ta foi t’a sauvé. Il dit : Confiance, mon enfant, tes péchés sont pardonnés.

Le mot grec utilisé par Matthieu est θάρσειtharsei — que l’on traduit par confiance ou courage. C’est une parole de réconfort adressée à quelqu’un d’épuisé intérieurement, pas seulement physiquement. Et puis vient l’essentiel : tes péchés sont pardonnés.

Pourquoi parler de péchés à un paralysé ? Dans la culture juive du premier siècle, la maladie et le péché étaient souvent liés dans la conscience populaire — non pas nécessairement de façon mécanique, mais l’état physique et l’état spirituel étaient perçus comme intimement connectés. Ce n’est pas Jésus qui dit que le paralysé est malade à cause de ses péchés. Il dit simplement que, dans cet homme couché devant lui, c’est d’abord la blessure intérieure qu’il voit.

Saint Augustin, dans ses Commentaires sur les Psaumes, écrit cette phrase saisissante : « Dieu guérit d’abord les maladies de l’âme, parce que c’est de là que toutes les autres naissent. » Le paralysé, avant d’avoir besoin que ses jambes marchent, avait besoin que son âme se relève. Et Jésus commence par là.

Il y a une pédagogie divine dans cet ordre des choses. La guérison du corps vient comme signe d’une guérison plus profonde déjà accomplie. Nous reviendrons sur cette logique du signe, qui est au cœur de la théologie matthéenne des miracles.

Le conflit avec les scribes : une dispute théologique au cœur de l’histoire

« Celui-là blasphème »

Les scribes n’ont rien dit à voix haute. Matthieu précise qu’ils se disaient ces choses — c’est un murmure intérieur, une pensée gardée pour soi. Et pourtant Jésus sait. Jésus, connaissant leurs pensées…

Cette capacité à lire les cœurs n’est pas un simple effet dramatique littéraire. Elle signifie quelque chose de théologique : Jésus n’est pas seulement un thaumaturge doué, un guérisseur charismatique. Il a accès à l’intérieur des hommes. C’est le propre de Dieu. Dans le premier livre des Rois, il est dit que l’Éternel voit le cœur (1 S 16,7). Ici, Jésus voit le cœur des scribes.

Le reproche des scribes est techniquement correct selon leur logique : qui peut pardonner les péchés sinon Dieu seul ? Ils ont raison sur la prémisse. Le pardon des péchés est une prérogative divine. Dans la foi juive, le péché rompt la relation avec Dieu, et seul Dieu peut la restaurer. Les rituels du Temple, les sacrifices, les rites de purification — tout cela n’est que le chemin vers ce pardon divin, pas le pardon lui-même.

Leur erreur n’est pas dans la prémisse. Elle est dans la conclusion : ils refusent de voir que celui qui leur parle est précisément Dieu présent parmi eux.

Romano Guardini, dans son maître ouvrage Le Seigneur, analyse avec finesse ce moment. Il note que les scribes ont une piété authentique mais qu’elle est devenue une forteresse. Leur connaissance de Dieu, précise et codifiée, les empêche de reconnaître Dieu quand il se présente sous une forme inattendue. C’est un paradoxe douloureux : ceux qui savent le plus sur Dieu peuvent être les moins capables de le rencontrer.

La question rhétorique de Jésus

Jésus répond à leur pensée par une question : Qu’est-ce qui est le plus facile ? Dire : tes péchés sont pardonnés, ou bien dire : lève-toi et marche ?

C’est une question dont la réponse semble évidente — et pourtant elle est retournée. Apparemment, dire tes péchés sont pardonnés est plus facile : c’est une réalité invisible, invérifiable, que personne ne peut contester. Tandis que dire lève-toi et marche expose immédiatement à l’échec si rien ne se passe.

Mais Jésus inverse cette logique. Si le paralysé se lève, c’est la preuve visible que la parole efficace a été prononcée. Et si la parole de guérison est réelle et efficace, alors la parole de pardon l’est aussi. La guérison physique authentifie le pardon spirituel. L’une devient signe de l’autre.

Le théologien français Xavier Léon-Dufour, dans ses études sur les récits de miracle johanniques et synoptiques, insiste sur cette logique du signe : dans la tradition biblique, le miracle n’est jamais une preuve en soi. Il est un geste signifiant qui renvoie à une réalité plus profonde. Jésus ne guérit pas pour montrer qu’il peut le faire. Il guérit pour montrer que le Royaume de Dieu est là, que la logique du péché et de la mort est brisée, que la réconciliation avec Dieu est possible.

Le « Fils de l’homme »

Voici que Jésus, au moment décisif, se désigne lui-même par le titre Fils de l’homme. Pour que vous sachiez que le Fils de l’homme a le pouvoir, sur la terre, de pardonner les péchés.

Ce titre, dans la tradition biblique, remonte au verset fameux de Daniel (Dn 7,13-14) : une figure mystérieuse qui vient sur les nuées du ciel et reçoit de Dieu toute puissance et tout empire. Jésus s’en empare, mais il le retourne : le Fils de l’homme ne vient pas dans la gloire des nuées. Il est là, sur la terre, au milieu des paralysés et des scribes incrédules, et c’est là qu’il exerce son pouvoir.

Sur la terre. Ces deux mots sont capitaux. Le pardon de Dieu ne s’exerce pas seulement dans le ciel ou dans les rites du Temple. Il s’exerce sur la terre, dans la vie concrète des hommes, à travers une parole humaine adressée à un homme couché sur une civière.

Benoît XVI, dans son Jésus de Nazareth, commente cette tension entre le titre céleste du Fils de l’homme et son exercice terrestre. Il y voit la confirmation de l’Incarnation comme mode définitif de la relation de Dieu avec l’humanité : désormais, Dieu ne parle plus seulement depuis le ciel. Il parle depuis la chair, depuis la proximité humaine, depuis la rencontre directe.

« Un tel pouvoir aux hommes » : quand Jésus pardonne et guérit à Capharnaüm

« Dieu qui a donné un tel pouvoir aux hommes » : le vertige de la finale

Une réaction inattendue des foules

Nous sommes maintenant au cœur de ce qui fait de ce récit une perle théologique d’une densité extraordinaire. Le paralysé s’est levé, a pris sa civière, et est rentré chez lui. La guérison est accomplie. Et voilà la réaction des foules :

Voyant cela, les foules furent saisies de crainte, et rendirent gloire à Dieu qui a donné un tel pouvoir aux hommes.

Pas à cet homme. Aux hommes. Au pluriel.

C’est la fin la plus mystérieuse et la plus riche de tout le passage. Matthieu aurait pu conclure simplement par la gloire rendue à Dieu pour le miracle accompli. Il aurait pu conclure par la reconnaissance que Jésus est le Messie ou le Fils de Dieu. Au lieu de cela, il laisse les foules prononcer une phrase qui déborde largement l’événement ponctuel : Dieu a donné un tel pouvoir — ce pouvoir de pardonner et de guérir — aux hommes.

Pourquoi ce pluriel ? Que signifie-t-il ?

Une ecclésiologie en germe

Les exégètes ont longtemps discuté de ce pluriel. Certains y voient simplement une formulation populaire, maladroite, qui désigne Jésus sans le nommer directement. Mais Matthieu est un évangéliste trop précis pour laisser une telle formulation sans intention.

La piste la plus féconde est celle de l’ecclésiologie matthéenne. Matthieu écrit pour une communauté chrétienne qui, au moment où il rédige son évangile, vit la réalité du pardon sacramentel. Elle connaît déjà la parole de Mt 18,18 : Tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel. Elle connaît le pouvoir des clés confié à Pierre (Mt 16,19).

Le pluriel aux hommes anticipe cette réalité : le pouvoir de pardonner exercé par Jésus à Capharnaüm n’est pas destiné à rester privatif. Il sera transmis, donné, confié à des hommes dans l’Église. Les foules de Capharnaüm ne le savent pas encore consciemment, mais Matthieu, lui, écrit pour des lecteurs qui le savent.

Le cardinal Jean Daniélou, dans ses études sur la théologie des premiers siècles, souligne que cette transmission du pouvoir divin à des hommes est au cœur de la foi chrétienne. Ce n’est pas une usurpation, c’est une donation. Dieu ne confisque pas sa puissance. Il en fait don, parce que c’est dans sa nature d’être don total.

La « crainte sacrée » des foules

Matthieu précise que les foules furent saisies de crainte avant de rendre gloire à Dieu. Ce n’est pas la peur face au danger. C’est ce que la tradition biblique appelle la crainte de Dieu — en hébreu yirah — cette stupeur sacrée qui saisit l’homme quand il se trouve en présence du divin.

Dans l’Ancien Testament, cette crainte accompagne systématiquement les théophanies : la rencontre de Moïse au buisson ardent (Ex 3,6), la vision d’Isaïe au Temple (Is 6,5), la vision de Daniel (Dn 10,9). Partout où Dieu se manifeste, les hommes tombent. Partout où la sainteté divine touche la fragilité humaine, il y a d’abord ce vertige.

Et c’est précisément cette crainte qui, paradoxalement, libère la louange. La doxa — la gloire rendue à Dieu — naît toujours d’un dépassement, d’un étonnement radical face à quelque chose qui dépasse toute attente. Les foules de Capharnaüm n’ont pas tout compris de ce qu’elles ont vu. Mais elles ont senti que quelque chose d’inédit venait de se passer. Et cette sensation les a fait chanter.

Hans Urs von Balthasar, dans sa Gloire et la Croix, développe une réflexion profonde sur cette esthétique théologique : la gloire de Dieu ne se prouve pas, elle s’impose. Comme la beauté. On ne démontre pas que quelque chose est beau : on le voit, et on en reste saisi. Les foules de Capharnaüm ont vu la gloire de Dieu, et elles en ont rendu gloire.

Le paradoxe du pardon donné aux hommes

Nous devons maintenant entrer dans la profondeur de ce que signifie que Dieu donne ce pouvoir aux hommes. C’est le vrai centre de gravité théologique du texte.

Pardonner les péchés, c’est restaurer une relation. C’est dire à quelqu’un : ce qui te séparait de Dieu est effacé. Tu peux recommencer. Tu es libre. C’est l’acte le plus divin qui soit, parce que le péché, dans sa structure même, est une rupture avec Dieu — et que seul celui avec qui la relation est rompue peut la restaurer.

Or voilà que Jésus, qui est lui-même Dieu-avec-nous (Emmanuel, Mt 1,23), non seulement exerce ce pouvoir en son propre nom, mais l’inscrit dans une dynamique de transmission. Il ne garde pas le pardon pour lui. Il en fait un service offert aux hommes à travers des hommes.

Thérèse d’Avila, dans son Château intérieur, a cette formule que les siècles ont retenue : Dieu n’a pas d’autres mains que les nôtres. Elle pensait aux mains qui servent les pauvres, mais la phrase vaut tout autant pour les mains qui bénissent, les mots qui absolvent, les regards qui relèvent. Dieu a choisi de passer par la médiation humaine. Non par nécessité — il pourrait se passer de nous — mais par amour de la proximité, par désir de faire de nous ses co-opérateurs.

C’est une humilité divine stupéfiante. Dieu qui pardonne en passant par un être humain imparfait, limité, pécheur lui-même. Il y a là quelque chose qui devrait nous tenir en état permanent d’émerveillement.

La guérison comme révélation de l’homme total

Revenons un instant sur la guérison du paralysé pour en saisir la portée anthropologique. Cet homme était couché. Il dépendait entièrement des autres. Sa mobilité lui avait été retirée — et avec elle, une grande partie de sa dignité dans une société où l’autonomie physique conditionne la participation à la vie sociale et religieuse.

Un paralysé au premier siècle en Palestine ne peut pas se rendre au Temple. Il ne peut pas travailler. Il est dépendant pour les actes les plus élémentaires. Il est, dans un sens précis, exclu du monde des vivants actifs.

Jésus restitue à cet homme tout ce qu’il avait perdu : la relation avec Dieu (le pardon), la relation avec lui-même (la guérison), la relation avec les autres (il rentre dans sa maison). C’est une restauration complète de ce que les théologiens appellent l’imago Dei — l’image de Dieu en l’homme.

Le père Marie-Dominique Chenu, théologien dominicain du vingtième siècle, insistait sur cette dimension intégrale du salut chrétien. Pour lui, la foi chrétienne ne sauve pas l’âme tout en abandonnant le corps. Elle sauve l’homme entier — sa chair, son histoire, ses relations, sa place dans la cité des hommes. Le miracle de Capharnaüm est une illustration parfaite de cette anthropologie chrétienne intégrale.

Pardonner et guérir ne sont pas deux actes séparés accomplis par condescendance. Ils sont les deux facettes d’un même mouvement de restauration de l’être humain dans sa totalité.

« Un tel pouvoir aux hommes » : quand Jésus pardonne et guérit à Capharnaüm

Quand la paralysie est intérieure

Il serait dommage de s’arrêter à la dimension physique du miracle sans interroger ce qu’il dit à nos propres paralysies. Car nous connaissons tous, à un moment ou l’autre, cette expérience d’être couché, incapable de bouger, dépendant des autres.

La paralysie intérieure peut prendre bien des formes : la honte accumulée qui empêche d’avancer, la culpabilité chronique qui tient captif, la blessure ancienne qui paralyse les élans, la peur qui cloue au sol. Ce sont des paralysies aussi réelles que celle du corps, et parfois plus difficiles à guérir.

Et le texte de Matthieu dit ceci : avant même de guérir le corps, Jésus dit confiance. Il commence par là. Par ce mot de réconfort adressé à un être épuisé par sa propre impuissance. Confiance. Tu n’es pas seul dans cette civière.

Il y a dans ce simple mot — tharsei — une théologie de la tendresse divine que le pape François a fait résonner dans toute son enseigement. Dans Evangelii Gaudium, il parle de l’étreinte miséricordieuse de Dieu comme point de départ de toute conversion. Pas la règle. Pas l’exigence. L’étreinte d’abord. Confiance, mon enfant.

Puis vient le pardon. Et du pardon, naît la vie nouvelle.

Le primat du pardon dans l’économie du salut

Le fait que Jésus pardonne avant de guérir n’est pas anodin. Il dit quelque chose d’essentiel sur la hiérarchie des besoins humains devant Dieu.

Notre besoin le plus profond n’est pas d’aller mieux. C’est d’être réconciliés. C’est d’entendre que la rupture est réparée, que le fossé est comblé, que la relation est restaurée. La guérison physique, aussi nécessaire et bonne qu’elle soit, reste au second rang.

C’est ce que la tradition catholique appelle le primatus gratiae — le primat de la grâce. Avant que nous fassions quoi que ce soit, avant que nous bougions un seul doigt vers Dieu, c’est lui qui vient vers nous. C’est lui qui dit le premier mot. Et ce premier mot est : tes péchés sont pardonnés.

Saint Thomas d’Aquin, dans sa Somme théologique, explique que la grâce ne vient pas récompenser nos efforts mais les précéder et les susciter. Nous ne méditons pas un pardon que nous aurions mérité. Nous recevons un pardon que nous n’avons pas demandé, adressé à un homme qui n’a rien dit — et qui était peut-être trop épuisé pour prier.

C’est la logique de l’amour gratuit. Non pas parce que le péché n’a pas d’importance, mais parce que l’amour de Dieu est plus grand que le péché.

La gloire comme réponse à la grâce

La réaction des foules à la fin du récit nous donne une leçon de spiritualité fondamentale. Devant ce qu’elles ont vu, elles ont rendu gloire à Dieu.

La doxologie — la louange de Dieu — est la réponse naturelle et juste de l’être humain devant la révélation de la grâce divine. Ce n’est pas une obligation extérieure. C’est une impulsion intérieure : quand on voit, vraiment vu, ce que Dieu fait, on ne peut pas s’empêcher de louer.

Dans la tradition liturgique catholique, chaque célébration eucharistique est structurée autour de cette logique. On reçoit (la Parole, l’Eucharistie), et on répond (par la louange, par l’action de grâces). Le mot grec eucharistia lui-même signifie action de grâces. L’Église, chaque dimanche, fait ce que font les foules de Capharnaüm : elle voit, elle est saisie, et elle rend gloire.

Et cette gloire n’est pas abstraite. Elle se traduit par une vie transformée. Par un paralysé qui rentre dans sa maison. Par un homme remis debout qui reprend sa place dans la communauté des vivants.

Ce que ce texte nous dit sur l’Église aujourd’hui

Le pluriel final des foules — aux hommes — résonne avec une étrange actualité. Nous vivons une époque où l’Église est traversée par des crises profondes, des scandales douloureux, des remises en question légitimes. Et dans ce contexte, la question du pouvoir confié à des hommes dans l’Église est plus brûlante que jamais.

Ce texte ne dit pas que les hommes à qui ce pouvoir est confié sont parfaits. Il dit que Dieu a choisi de passer par eux. Cette distinction est capitale. La faillibilité des ministres ne neutralise pas la puissance du don. Le pardon donné par un prêtre pécheur reste valide — non parce que ce prêtre est bon, mais parce que c’est le Christ qui pardonne à travers lui.

C’est le sens profond du sacrement dans la théologie catholique : un signe humain, visible, fragile, qui est le véhicule d’une grâce divine qui le dépasse infiniment. L’eau du baptême n’a rien de magique. Les mots de l’absolution n’ont aucun pouvoir en eux-mêmes. Mais Dieu a dit : c’est par là que je passe. Et il passe.

Le père Jean-Marie Lustiger, dans ses homélies sur la miséricorde, aimait dire que l’Église n’est pas une institution de parfaits mais une communauté de pardonnés qui pardonnent. Ceux à qui le pouvoir de pardonner est confié sont d’abord des gens qui ont eux-mêmes besoin du pardon. C’est précisément ce qui rend ce pouvoir si beau : il n’est jamais une possession, toujours un don reçu et retransmis.

Retour à la civière : comment porter les autres

Il y a un dernier angle de ce texte que nous n’avons pas encore pleinement exploré : celui des porteurs. Ces inconnus qui ont apporté leur ami devant Jésus.

Matthieu n’en dit rien de plus. Leur nom est perdu. Leur récompense n’est pas mentionnée. Mais c’est leur foi collective qui a déclenché la guérison. Dans la tradition mystique catholique, c’est l’image de l’intercession : prier pour d’autres, les porter devant Dieu quand ils ne peuvent pas s’y rendre eux-mêmes.

Il y a dans notre monde beaucoup de paralysés qui ne savent pas qu’ils ont besoin d’être portés. Des gens qui ont abandonné toute espérance, qui ne croient plus qu’une relation avec Dieu soit possible pour eux, qui trouvent la prière sans objet et le pardon sans sens. Ce sont les nôtres. Ce sont ceux que nous sommes appelés à porter sur notre civière de prière.

Cette dimension intercessoire de la foi chrétienne est l’un des aspects les moins médiatisés mais les plus profonds de la vie spirituelle. Ne pas seulement prier pour soi-même. Porter les autres devant Dieu. Faire confiance que notre foi peut suppléer à leur manque.

Voyant leur foi. Voyant leur foi, pas la sienne. C’est une des phrases les plus touchantes de tout l’évangile.

Une méditation pour aujourd’hui

Ce que Mt 9,1-8 nous offre, en définitive, c’est un itinéraire complet du salut chrétien, condensé en quelques versets d’une sobriété admirable.

Il y a d’abord la paralysie — celle du corps et celle de l’âme. Nous la connaissons tous. Elle n’est pas une honte, c’est une condition humaine.

Il y a ensuite la foi — celle des porteurs d’abord, qui osent approcher, qui croient que ça vaut la peine d’essayer.

Puis vient la confiance — ce mot bouleversant que Jésus adresse à l’homme couché : tharsei. Ne craignez rien. Vous n’êtes pas jugé. Vous êtes vu.

Et puis le pardon — premier, gratuit, inattendu. Avant même la guérison. La réconciliation comme commencement, pas comme récompense.

Puis la guérison — signe que le pardon est réel, que la vie recommence, que le corps lui-même est touché par la grâce.

Et enfin la gloire — la louange qui monte spontanément des gorges quand on a vraiment vu Dieu à l’œuvre. Pas une obligation. Une impulsion. Un cri d’émerveillement.

Ce chemin, Matthieu nous invite à le parcourir. Non pas une fois dans notre vie, mais régulièrement, chaque fois que nous sommes de nouveau couché, de nouveau paralysé, de nouveau en besoin d’être porté.

Parce que Dieu a donné ce pouvoir aux hommes — à Jésus d’abord, à son Église ensuite, à chacun de nous qui portons les autres dans la prière — il n’a pas cessé d’être à l’œuvre. Il passe toujours par les mains des hommes pour accomplir son pardon. Et les foules, aujourd’hui comme hier, sont encore invitées à être saisies de crainte et à rendre gloire.

Tharsei. Confiance.


Cette méditation s’inscrit dans le cadre d’une lecture liturgique et théologique de Mt 9,1-8, proposée pour accompagner la prière personnelle ou communautaire.

✝ Références bibliques

6 passages · 5 livres
1 Samuel
📖 Codex — Livre biblique

Inconnu (école deutéronomiste) · VIIe–VIe s. av. J.-C. · 810 versets

L'homme regarde l'apparence, mais le Seigneur regarde le coeur. (1S 16,7)

Naissance de la monarchie israélite : Samuel, Saül et l'avènement de David.

→ Explorer le Codex 1 Samuel
Daniel
📖 Codex — Livre biblique

Inconnu · IIe s. av. J.-C. · 357 versets

Ton Dieu, que tu sers avec constance, il peut te délivrer. (Dn 6,17)

Fidélité en temps de persécution et visions apocalyptiques du Fils de l'homme.

→ Explorer le Codex Daniel
Matthieu
📖 Codex — Livre biblique

Matthieu (tradition) · 80–90 ap. J.-C. · 1071 versets

Voici que je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde. (Mt 28,20)

L'Évangile du Roi : Jésus, nouveau Moïse, accomplit les Écritures pour Israël et les nations.

→ Explorer le Codex Matthieu

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