4Vous n’avez pas fortifié les brebis faibles, vous n’avez pas soigné celle qui était malade, vous n’avez pas pansé celle qui était blessée, vous n’avez pas ramené celle qui était égarée, vous n’avez pas cherché celle qui était perdue ; mais vous avez dominé sur elles avec violence et cruauté.
26Et si un membre souffre, tous les membres souffrent avec lui, si un membre est honoré, tous les membres s’en réjouissent avec lui.
3Il guérit ceux qui ont le cœur brisé et il panse leurs blessures.
Vendredi 2 octobre, le pape Léon XIV a reçu Mgr Thibault Verny, archevêque de Chambéry et président de la Commission pontificale pour la protection des mineurs. Mgr Luis Manuel Alí Herrera, évêque colombien et secrétaire de la Commission, l’accompagnait. L’audience s’est tenue six jours après Lourdes, où le pape avait nommé les violences sexuelles une « plaie encore ouverte ». Une plaie ouverte ne se règle pas par des discours : elle exige des mains, des instruments et de la constance. Cette audience est donc une première réponse à la question que Lourdes a posée : qui pansera, et comment ?
Le calendrier est parlant. Le 27 septembre, le pape a écouté sept victimes pendant deux heures, à quelques pas de la grotte. Quelques heures plus tard s’ouvrait à Rome l’assemblée plénière de la Commission. Le 2 octobre, son président était reçu en audience. Dans trois jours, le 5 octobre, l’Église de France se souviendra des cinq ans du rapport qui avait évalué à 330 000 le nombre de personnes victimes de violences en son sein depuis 1950. Ces dates forment une même parole adressée à l’Église entière : la blessure n’est pas d’hier, elle n’est pas d’un seul pays, et sa guérison n’est pas achevée.
Je ne vous cache pas que cette audience arrive dans un climat tendu. Des controverses entourent la Commission, et je n’en détaillerai aucune ici, faute d’éléments solides. Mais l’Écriture nous apprend à lire les institutions comme les prophètes lisaient Israël, c’est-à-dire à leurs fruits. Regardons donc ce que le pape a dit, ce que l’Évangile en éclaire, et ce que l’Église doit faire pour que la plaie se referme.
De Lourdes à Rome : un geste en deux temps
Lourdes a ouvert un chemin
Pour la première fois, une rencontre avec des victimes d’abus commis dans l’Église figurait au programme officiel d’un voyage pontifical en France. Sept personnes ont été reçues à huis clos, à la maison épiscopale, de 17 h 30 à 19 h 30. Leurs profils étaient volontairement variés : mineures ou majeures, femmes et hommes, victimes d’un prêtre, d’un collège, d’une congrégation ou d’un mouvement. Aucune ne parlait au nom d’une association. Le choix du lieu compte : Lourdes est le sanctuaire des corps éprouvés, où l’Église apprend depuis plus d’un siècle à regarder la souffrance en face.
Le matin même, devant les évêques français, Léon XIV avait évoqué le « fléau douloureux » des abus commis sur des mineurs par des membres du clergé ou dans un cadre ecclésial. Il les avait encouragés à poursuivre leur travail de vérité, de réformes et de réparation. Le soir, selon les victimes, il a reconnu devant elles le caractère « systémique » de ces violences. Le mot est lourd. Il n’accuse pas chaque prêtre, mais il refuse l’explication commode des « cas isolés » : des structures, des silences et des habitudes ont permis le mal.
Un détail dit beaucoup de la manière dont ce voyage a été préparé. Les mosaïques du père Marko Rupnik, prêtre slovène accusé d’abus, ont été masquées à la demande de l’évêque de Lourdes. Des victimes ont jugé le geste courageux, tout en réclamant des nouvelles de la procédure romaine. Elles touchent là un point décisif : on ne peut demander à un peuple de prier devant des images dont l’auteur est contesté sans lui dire où en est la justice. Le geste symbolique appelle des actes de vérité, sans quoi il devient une façade.
Rome, quelques heures plus tard
Le même jour, à Rome, s’ouvrait l’assemblée plénière de la Commission, conçue comme un organe qui accompagne les Églises locales. Cette concomitance n’est pas fortuite. Le pape sait que l’écoute d’un soir à Lourdes ne vaut que si elle nourrit une politique durable : formation, protocoles, contrôle, accompagnement des victimes, responsabilité des dirigeants. Un voyage est un événement, une institution est une durée. Le Seigneur lui-même, dans ses paraboles, loue l’intendant qui persévère plus que l’enthousiaste qui s’emporte.
Le 16 mars dernier, devant cette même Commission, Léon XIV avait déjà posé le principe : la prévention n’est pas une « tâche facultative », mais une « dimension constitutive de la mission de l’Église ». La phrase mérite d’être méditée. Elle range la protection des petits non parmi les œuvres charitables que l’on ajoute quand on a le temps, mais parmi ce qui fait l’Église être l’Église, au même titre que la prédication, les sacrements et le service des pauvres. Une paroisse qui n’aurait aucune politique de protection serait, à ce compte, une paroisse incomplète.
Mgr Verny, nommé le 5 juillet 2025, avait été choisi par Léon XIV pour la continuité qu’il incarne : membre de la Commission depuis 2022, il vient d’une Église de France qui a traversé l’épreuve du rapport de 2021. Mgr Alí Herrera, psychologue de formation, secrétaire depuis mars 2024, a de son côté voyagé en Espagne ce mois-ci pour rencontrer les bureaux diocésains de protection. Ces deux hommes portent donc deux expériences nationales très différentes, et la Commission vit de cette confrontation. Là où une Église a mené des enquêtes indépendantes, une autre apprend encore à regarder.
Ce que dit une audience
Une audience pontificale n’est pas une décision. Elle est un signe de confiance et une manière d’orienter les priorités. En recevant ses responsables moins d’une semaine après Lourdes, le pape signifie que la Commission n’est ni une vitrine ni une annexe, mais l’instrument d’une conversion de gouvernement. On attend maintenant de savoir ce qu’il lui demande concrètement : des rapports clairs, des évaluations des Églises locales, une aide aux régions où les structures n’existent pas encore.
La confiance du pape ne dispense pas de rendre des comptes. Au contraire, elle oblige à une transparence plus grande, précisément parce que des polémiques circulent. Une institution qui demande aux diocèses d’être transparents doit l’être elle-même. Et quand une controverse surgit, l’attitude évangélique n’est ni de la balayer, ni de s’en nourrir avec avidité : c’est de chercher les faits, de nommer ce qui est établi, de reconnaître ce qui ne l’est pas, et de corriger sans délai ce qui doit l’être.
Ce que l’Écriture dit d’une plaie ouverte
Le reproche aux pasteurs
Le prophète Ézéchiel adresse aux bergers d’Israël l’une des paroles les plus dures de la Bible. Il ne leur reproche pas d’abord des crimes, mais des omissions : « Vous n’avez pas fortifié les brebis chétives, vous n’avez pas soigné celle qui était malade, vous n’avez pas pansé celle qui était blessée » (Ez 34, 4). Le texte énumère les gestes élémentaires du soin, et il en fait la mesure du ministère. Un berger se juge à ce qu’il a fait de la brebis blessée, non à la beauté de son troupeau.
Lue à la lumière de la crise des abus, cette page éclaire une vérité douloureuse. La faute n’a pas été seulement celle des agresseurs : elle a été aussi celle des pasteurs qui ont déplacé, protégé, minimisé, ou simplement détourné les yeux. Le mot « systémique » dit cela. Il désigne une chaîne de responsabilités où chacun a pu penser que ce n’était pas à lui d’agir. Ézéchiel ne l’excuse pas : « Voici que j’en veux à ces bergers », annonce le Seigneur, qui reprendra lui-même ses brebis.
Ce reproche n’est pourtant pas une condamnation sans issue. Le même chapitre promet que Dieu cherchera la brebis perdue et pansera celle qui est blessée. Autrement dit, la réforme n’est pas seulement un devoir moral que l’Église s’impose : elle est la participation de ses pasteurs au soin même du Bon Berger. Une Commission pontificale n’a de sens que si elle aide chaque évêque, chaque supérieur, chaque curé à devenir enfin ce berger que le prophète décrit.
Un seul corps qui souffre
Saint Paul, écrivant aux Corinthiens divisés, pose un principe qui donne à la crise des abus sa dimension ecclésiale : « Si un membre souffre, tous les membres partagent sa souffrance » (1 Co 12, 26). Ce n’est pas une image consolante, c’est une règle. Si la blessure d’une victime ne touche pas l’ensemble du corps, alors l’Église n’est pas un corps mais une juxtaposition. Les victimes reçues à Lourdes ont dit leur attente d’« actes » : elles réclament que ce que Paul affirme devienne visible.
Cette solidarité a des conséquences très concrètes. Elle interdit de renvoyer la question aux seuls spécialistes, comme si la protection des mineurs était une affaire de juristes ou de psychologues. Elle interdit aussi l’illusion qui consiste à croire que les pays où les enquêtes ont eu lieu sont les seuls concernés. Quand Léon XIV parle d’une plaie « encore ouverte » en Espagne, puis en France, il parle à l’Église universelle. Là où aucun rapport n’a été publié, ce n’est pas l’absence de blessures, mais peut-être l’absence de regard.
Paul ajoute que les membres les plus faibles sont les plus nécessaires et qu’il faut leur donner un surcroît d’honneur. L’Église a trop longtemps fait l’inverse : elle a honoré l’institution et rendu les victimes invisibles. Rétablir l’ordre de l’Évangile, c’est placer les petits au centre, les écouter avant de se défendre, et accepter que leur parole, parfois rude, soit la première source de la réforme. Le pape l’a fait à Lourdes, en s’asseyant pendant deux heures face à sept histoires.
Celui qui panse les cœurs brisés
Le psaume le dit d’un trait : « Il guérit les cœurs brisés et panse leurs blessures » (Ps 147, 3). Ce verset ne promet pas l’effacement du mal, mais un Dieu qui se penche. Il rappelle aux croyants que la guérison ne leur appartient pas : ils sont les serviteurs d’un soin qui vient d’ailleurs. Cela préserve de deux tentations opposées. La première est de se croire sauveur des victimes, avec une condescendance qui blesse encore. La seconde est de désespérer, comme si rien ne pouvait réparer.
Les victimes ne demandent pas des consolations faciles, elles demandent la vérité. Un pardon qui court-circuite la justice est un faux pardon ; une justice sans compassion devient froide procédure. Le pape, à Lourdes, a rappelé que l’Église doit poursuivre la recherche de la vérité, de la justice, du pardon et de la réparation. L’ordre de ces mots n’est pas innocent. On ne peut demander à une victime de pardonner avant que le mal ait été reconnu, jugé, réparé. Le pardon est un don libre qui appartient à celui qui a souffert, jamais une obligation que l’institution peut exiger.
C’est ici que le psaume prend sa vraie portée : si Dieu panse les cœurs brisés, c’est à son Église de lui prêter ses mains. Cela suppose du temps, des professionnels compétents, des lieux d’accueil, des réparations financières, des procédures canoniques claires. Rien de cela n’est spectaculaire. Mais la sainteté de l’Église se mesure aussi à ces gestes d’infirmerie, accomplis sans témoin, jour après jour, auprès de ceux qui ont été blessés en son nom.

Des actes qui referment la plaie
Vérité, justice, réparation
La vérité vient d’abord. Le rapport de 2021, remis aux évêques et aux religieux de France par Jean-Marc Sauvé et son équipe, a eu cette force : il a donné des chiffres, des mécanismes, des responsabilités. Il a montré que le phénomène avait touché environ 330 000 personnes en soixante-dix ans, dont plus de 210 000 victimes d’abus commis par des prêtres et des religieux. Ces nombres ne sont pas un procès. Ils sont une brèche ouverte dans le mur du silence, par laquelle l’air est enfin entré.
La justice suit. Elle s’exerce d’abord dans l’ordre civil, auquel l’Église ne doit jamais faire obstacle, puis dans l’ordre canonique, qui doit être rapide, lisible et accessible aux victimes. Les cinq victimes qui ont écrit au pape le 23 septembre demandaient précisément des nouvelles d’une procédure romaine. C’est cela, le test : non pas la qualité du discours, mais la capacité de l’institution à dire à une personne où en est son dossier, et pourquoi il met si longtemps à aboutir.
La réparation, enfin, ne peut se limiter à un geste financier, même si celui-ci est nécessaire. Elle passe par la reconnaissance publique, par l’accompagnement spirituel et psychologique, par la possibilité pour les victimes de contribuer à la prévention. Plusieurs d’entre elles se sont engagées dans ce sens. Leur présence dans les organes de l’Église n’est pas une faveur : elle est une chance, car elles savent où le système a failli et comment il peut se corriger.
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Revenons à ces polémiques dont l’audience est entourée. Elles posent une question de fond : une institution chargée de protéger peut-elle supporter d’être contestée ? L’Évangile répond par l’exemple de Jésus, qui ne craint pas l’examen. « Ce qui est caché sera manifesté », dit-il. Une Commission qui travaille bien n’a rien à redouter d’une exigence de clarté, à condition que les critiques soient fondées sur des faits et non sur des soupçons d’opportunité.
L’Église doit donc apprendre à distinguer deux choses. Il y a les critiques légitimes, portées par des victimes, par des associations, par des fidèles ou des journalistes, qui signalent un retard, une lenteur, une incohérence. Il y a aussi les manœuvres de ceux qui voudraient discréditer toute politique de protection pour revenir au silence d’avant. Il faut écouter les premières, résister aux secondes, et ne jamais confondre les deux. Cette lucidité est un travail de discernement, et il s’agit d’un acte de charité autant que de prudence.
La crédibilité d’une Commission se mérite donc en trois gestes : publier ce qu’elle fait, évaluer ce qui ne marche pas, et rendre des comptes à ceux qu’elle prétend servir. Le rapport annuel qu’elle présente au pape va dans ce sens. Mais il reste à le rendre intelligible aux Églises locales, pour que les fidèles de Bogotá, de Chambéry, de Madrid ou de Kinshasa sachent ce que leur Église fait concrètement pour leurs enfants.
Ce que chacun peut faire
La protection des mineurs n’est pas qu’une affaire de Rome. Elle se joue dans la paroisse où l’on forme les catéchistes, dans l’aumônerie où l’on prévoit toujours deux adultes, dans le mouvement de jeunesse où l’on sait à qui signaler un comportement troublant. Un laïc attentif vaut mieux qu’un protocole que personne ne lit. Il suffit de poser les bonnes questions : qui encadre, qui contrôle, qui écoute, qui reçoit l’alerte ? Le sérieux d’une communauté se mesure à ces réponses simples.
Il y a aussi la prière, qui n’est pas un refuge mais une manière de porter. Prier pour les victimes, c’est refuser qu’elles soient seules. Prier pour les pasteurs, c’est leur demander le courage d’être ce que Dieu attend. Prier pour la Commission, c’est la soutenir dans une tâche lourde, souvent ingrate. Et prier pour ceux qui ont fait le mal, c’est demander leur conversion sans jamais diminuer ce qu’ils ont commis. Ces prières ne remplacent pas les actes : elles les rendent possibles.
Une plaie ouverte réclame enfin de la patience. Les victimes le savent mieux que nous : la guérison prend des années, elle connaît des rechutes, elle demande qu’on ne se lasse pas. L’Église, elle aussi, devra tenir. Ce que le pape a dit à Lourdes et ce qu’il a confirmé à Rome engage une génération. À nous de ne pas laisser l’attention retomber dès que l’actualité change.
Lectio divina
« Je chercherai la brebis perdue, je ramènerai l'égarée, je panserai celle qui est blessée, je fortifierai celle qui est malade. » Ez 34, 16
Quand as-tu détourné les yeux d'une blessure que tu préférais ne pas voir ? Qui, près de toi, attend d'être cherché plutôt que jugé ? Es-tu prêt à laisser Dieu te panser, toi aussi, là où tu as trop longtemps tenu bon seul ?
Seigneur, Berger des brebis blessées, tu ne détournes pas ton regard. Tu cherches l'égarée dans la nuit, tu t'agenouilles auprès de celle qui boite. Ta main porte l'huile et la bande, tes pas suivent les traces de sang. Pardonne à tes pasteurs leurs silences, apprends-nous la patience des infirmeries. Que ton Église devienne une maison où l'on soigne, et non un mur qui cache.
Une main ouverte retire doucement la bande d'une plaie, et la lumière de l'aube s'y pose comme une huile tiède.
✝ Références bibliques
3 passages · 3 livres
Si je n'ai pas la charité, je ne suis rien. (1Co 13,2)
Unité de l'Église, problèmes éthiques et hymne à la charité pour la communauté de Corinthe.
→ Explorer le Codex 1 Corinthiens- Les dons qu’il a faits, ce sont les Apôtres et aussi les évangélisateurs (Ep 4, 1-7.11-13)
- Ce qui demeure aujourd’hui, c’est la foi, l’espérance et la charité ; mais la plus grande des trois, c’est la charité (1 Co 12, 31 – 13, 13)
- Vous êtes corps du Christ et, chacun pour votre part, vous êtes membres de ce corps (1 Co 12, 12-14.27-31a)
- En péchant contre vos frères, et en blessant leur conscience qui est faible, vous péchez contre le Christ lui-même (1 Co 8, 1b-7.10-13)

Je vous donnerai un cœur nouveau, je mettrai en vous un esprit nouveau. (Ez 36,26)
Visions apocalyptiques, oracles de jugement et promesse de restauration d'Israël.
→ Explorer le Codex Ézéchiel- Massachusetts : quand l’État ouvre les archives que l’Église n’osait pas rouvrir
- Divorcés remariés : quand Léon XIV demande à l’Église de regarder ce que la miséricorde est devenue
- Deux mitres sous les sirènes : quand l’Ukraine reçoit deux pasteurs pour ses brebis blessées
- Deux heures pour écouter : la renaissance commence par les blessés

Le Seigneur est mon berger, je ne manque de rien. (Ps 23,1)
150 poèmes et chants de la prière d'Israël : louange, lamentation, action de grâce.
→ Explorer le Codex Psaumes🌍 4 pays concernés
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