Une racine qui vous porte : l’Église d’Allemagne face à la tentation du sang et du sol

Après le score de l'AfD en Saxe-Anhalt, les évêques allemands parlent : pourquoi le nationalisme völkisch contredit la foi, et comment rester fraternel.

Équipe Via Bible
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Romains 11, 17–18

17Mais si quelques-unes des branches ont été retranchées et si toi, qui n’étais qu’un olivier sauvage, tu as été greffé à leur place et rendu participant de la racine et de la sève de l’olivier, 18ne te glorifie pas à l’encontre des branches. Si tu te glorifies, sache que ce n’est pas toi qui portes la racine, mais que c’est la racine qui te porte.

Actes 10, 34–35

34Alors Pierre, ouvrant la bouche, parla ainsi : « En vérité, je reconnais que Dieu est impartial, 35mais en toute nation celui qui le craint et pratique la justice lui est agréable.

Éphésiens 2, 14

14Car c’est lui qui est notre paix, lui qui des deux peuples n’en a fait qu’un : il a renversé le mur de séparation, l’inimitié,

Quand plus de quarante-trois électeurs sur cent d’un Land donnent leur voix à un parti, une Église minoritaire ne peut plus se contenter de commenter. Elle doit dire d’où elle tient debout. En Saxe-Anhalt, l’AfD a obtenu 43,8 % des suffrages, son meilleur score, et se tient au seuil du pouvoir. Les catholiques n’y sont qu’une poignée, environ 66 000 sur un peu plus de 300 000 chrétiens. À Fulda, du 28 septembre au 1er octobre, soixante évêques réunis en assemblée plénière ont répondu par une parole de discernement, plus que par une consigne électorale.

Ce qui s’est joué à Fulda

Un seuil, et non une péripétie

Mgr Heiner Wilmer, président de la Conférence épiscopale depuis février, a employé des mots rares dans la bouche d’un évêque. Une participation de l’AfD au gouvernement serait, dit-il, une « césure » dans l’histoire de la République fédérale, un « changement de paradigme ». Il a ajouté que ce parti remet en cause les valeurs fondamentales du vivre-ensemble et veut « une autre Allemagne ». Cette expression est lourde de sens. Elle ne parle pas d’une alternance de politiques, mais d’une autre idée du pays et de l’homme.

Les évêques ont aussi tenu à situer ce moment par rapport à leur déclaration de 2024. Le nationalisme völkisch, c’est-à-dire fondé sur le peuple conçu comme communauté de sang, est incompatible avec le christianisme. Il n’y a donc pas de revirement. Il y a une fidélité qui se répète, comme un veilleur qui répète le même cri parce que la nuit avance.

Le mot le plus rude fut sans doute le plus bref : l’antisémitisme est un péché. Wilmer l’a dit dès l’ouverture, puis l’a redit à la clôture, en précisant que la Conférence épiscopale était « bouleversée » par sa progression, « de droite comme de gauche ». La symétrie compte. L’Église ne choisit pas son camp pour condamner la haine : elle juge la haine, d’où qu’elle vienne.

Une phrase qui engage la doctrine

Le texte final reproche à l’AfD une programmatique et une rhétorique qui contredisent la conception chrétienne de Dieu et de l’homme. Wilmer parle d’un désaccord « diamétral ». Les évêques n’ont pas dit : ce programme est mauvais économiquement ou maladroit politiquement. Ils ont dit : il heurte l’image de Dieu et de l’homme que nous recevons de la Révélation. La frontière est donc tracée sur le terrain de l’anthropologie, là où la foi est compétente, et non sur celui de la technique gouvernementale.

Ils ont enfin demandé la poursuite du fonds d’indemnisation des victimes d’abus. Ce point n’est pas un détail d’agenda. Une Église qui prétend parler de dignité humaine doit se laisser juger sur la manière dont elle a traité des enfants blessés en son sein. La crédibilité d’une parole publique ne se sépare jamais de la vérité faite sur ses propres fautes.

Ce que la foi refuse, et pourquoi

L’homme n’est pas une appartenance

Le christianisme repose sur une affirmation que le sang et le sol ne peuvent pas absorber : tout homme est créé à l’image de Dieu, avant toute nationalité, toute langue, toute généalogie. Au centurion Corneille, un étranger, un homme d’une armée occupante, Pierre fait cette découverte qui le bouleverse : « Je comprends vraiment que Dieu ne fait pas de différence entre les personnes ; mais, en toute nation, celui qui le craint et pratique la justice lui est agréable » (Ac 10, 34-35). Ce texte est moins consensuel qu’il n’y paraît. Pierre, juif fidèle, doit renoncer à un réflexe d’appartenance pour entrer dans la maison d’un autre. Rien ne l’y obligeait, sinon l’Esprit qui l’avait précédé.

Le nationalisme völkisch affirme l’inverse. Il fait de l’origine un critère d’être, et non seulement de mémoire. Il ne se contente pas d’aimer sa patrie, ce que l’Église a toujours reconnu comme une vertu liée à la piété filiale. Il décide qui appartient au peuple et qui n’y appartiendra jamais. C’est cette ligne que les évêques considèrent comme incompatible avec la foi. Aimer son pays est une forme de gratitude. Définir son pays contre d’autres est une forme d’idolâtrie.

Beaucoup de lecteurs, en France ou ailleurs, penseront que la distinction est subtile. Elle est pourtant très concrète. Imaginez une paroisse de Magdebourg ou de Halle où une famille arrivée de Syrie vient prier le dimanche. Est-elle « chez elle » dans l’Église ? Le catholique répond oui sans hésiter, parce qu’il n’a pas le choix : le baptême l’a fait frère de ceux qui sont là. Une idéologie de l’ascendance ne peut pas répondre oui sans cesser d’être elle-même.

La mémoire allemande n’est pas un décor

L’Église d’Allemagne ne parle pas d’un lieu neutre. En 1937, Pie XI avait fait lire dans toutes les églises de l’Empire l’encyclique Mit brennender Sorge, qui dénonçait la divinisation de la race, du peuple et de l’État. Ce texte reste l’un des rares documents pontificaux rédigés d’abord en allemand, dans l’urgence, avec la peur d’être arrêté en le diffusant. Clemens August von Galen, évêque de Münster, prêcha en 1941 contre les assassinats de malades. Sa chaire devint un refuge pour la conscience publique. Et Édith Stein, juive devenue carmélite, fut assassinée à Auschwitz en 1942, victime du délire racial qui prétendait lui retirer, à elle, l’appartenance à l’humanité.

Ces noms ne sont pas invoqués pour accuser quiconque d’être nazi. Ce serait une facilité intellectuelle, et les évêques l’évitent. Ils sont rappelés parce qu’ils montrent ce que devient une Église quand elle tarde à nommer ce qui, dans un discours, contredit l’Évangile. Beaucoup de catholiques allemands des années 1930 ont voté pour des raisons ordinaires : l’inquiétude économique, la peur du désordre, la lassitude à l’égard de partis installés. L’histoire retient que ces raisons ordinaires ont parfois rendu possible l’extraordinaire.

Il faut aussi regarder la vérité en face dans l’autre sens. Le même peuple a vu naître, après 1945, une culture de la mémoire qui est un travail de pénitence collective. Le « plus jamais cela » n’est pas une formule de circonstance. Il est devenu, pour beaucoup, une conviction chrétienne autant que civique. L’Église d’Allemagne se sent gardienne de cette conscience. Quand elle voit des seuils franchis, elle sait que sa parole est attendue, et que son silence aurait déjà valeur de réponse.

La racine juive de la foi catholique

L’antisémitisme, que les évêques nomment avec tant de netteté, n’est pas pour un catholique un sujet parmi d’autres. Il touche à l’identité même de la foi. Paul l’écrit aux chrétiens de Rome, issus des nations, tentés de se croire supérieurs aux juifs : « Si quelques branches ont été retranchées et si toi, olivier sauvage, tu as été greffé à leur place, […] ne te vante pas contre les branches. Si tu te vantes, ce n’est pas toi qui portes la racine, mais c’est la racine qui te porte » (Rm 11, 17-18). L’image est précise. L’Église n’est pas un arbre autonome qui aurait remplacé un autre arbre. Elle est une greffe sur un tronc ancien. Le mépris des juifs est donc, au sens littéral, un geste de scie contre la branche sur laquelle on est assis.

Jean-Paul II l’avait dit à Mayence en 1980, en évoquant l’Alliance « jamais révoquée ». Il le redit à la synagogue de Rome en 1986, en parlant de « frères aînés ». Ces mots ont transformé, sans la nier, la manière dont les catholiques lisent leurs propres Écritures. La phrase de Wilmer, « l’antisémitisme est un péché », s’inscrit dans cette continuité. Elle n’est pas un slogan de circonstance : c’est une conséquence de la foi en l’Incarnation. Le Verbe s’est fait chair dans un peuple, celui d’Israël, et dans une généalogie qui commence avec Abraham.

Une conséquence pratique en découle. Quand les évêques parlent d’un antisémitisme qui progresse à droite et à gauche, ils refusent de laisser l’indignation devenir sélective. Il est tentant de ne dénoncer que la haine de l’adversaire. La probité chrétienne consiste à dénoncer d’abord celle qui s’infiltre dans son propre camp. On ne protège pas une communauté juive en choisissant, selon la couleur des auteurs, les cas qui mériteraient une alerte.

Une racine qui vous porte : l'Église d'Allemagne face à la tentation du sang et du sol

Tenir la porte ouverte sans céder le seuil

Trente pour cent des catholiques

Le chiffre a frappé les évêques eux-mêmes : environ trente pour cent des électeurs catholiques de ces scrutins ont voté pour l’AfD. Wilmer l’a qualifié d’« effrayant ». Le mot n’est pas un reproche lancé aux fidèles. Il est le constat d’un pasteur qui mesure l’écart entre ce qu’il prêche et ce qui se vit. Il y a là une honnêteté qu’on ne trouve pas toujours dans les déclarations politiques : l’Église admet que son enseignement ne passe pas automatiquement dans les urnes.

Comment comprendre ce vote sans le justifier ni le mépriser ? Les raisons en sont diverses : le sentiment d’être oublié dans des régions marquées par la désindustrialisation, la peur de perdre son identité face aux migrations, la défiance envers des élites jugées lointaines, l’impression que l’Église parle trop de morale et pas assez de travail, de loyers, de villages vidés de leurs commerces. Une partie de ces peurs est réelle. Un pasteur sérieux ne les balaie pas d’un revers de main. Mais il refuse qu’on les transforme en désignation d’un bouc émissaire, car c’est là que commence ce que l’Évangile appelle la division du cœur.

Voilà pourquoi Wilmer insiste : il faut garder le dialogue avec ceux qui votent AfD, multiplier les lieux d’échange, donner du temps et de l’espace à la parole. Cette ligne peut sembler paradoxale après des mots aussi durs. Elle ne l’est pas. L’Église condamne une idéologie, elle ne congédie pas des personnes. Le médecin qui nomme la maladie ne ferme pas la porte de son cabinet au malade.

Le mur que le Christ a déjà abattu

Il reste à dire pourquoi cette double attitude, fermeté sur les principes et hospitalité envers les personnes, n’est pas un compromis tactique, mais la forme même de l’Évangile. Paul écrit aux Éphésiens, partagés entre juifs et païens, que le Christ « est notre paix : de ce qui était divisé, il a fait une unité ; il a détruit le mur de séparation, la haine » (Ep 2, 14). Le verbe est fort : détruire. Le mur n’est pas simplement contourné ou adouci ; il est abattu en la chair du Christ. Quiconque, au nom de la foi, relève ce mur, reconstruit ce que le Seigneur a fait tomber.

Cela change la manière de regarder l’actualité. Une Église qui s’oppose à la politique de la frontière intérieure, celle qui sépare les « vrais » Allemands des autres, ne fait pas de la politique partisane : elle protège le travail du Christ. Et elle protège aussi ceux qui seraient tentés par le mur, car nul n’est libre en bâtissant des cloisons. Le haïssant est toujours le premier prisonnier de sa haine.

Que peuvent faire concrètement les fidèles, en Allemagne et au-delà ? Trois gestes simples. D’abord, connaître la parole des évêques sans la réduire à un tract ; la lire dans son contexte et en discuter. Ensuite, aller à la rencontre de ceux qui pensent autrement, un voisin, un collègue, un parent, avec la patience de qui écoute avant de répondre. Enfin, traduire sa foi en gestes visibles envers les étrangers et les juifs de sa ville, par une visite, une invitation, une simple présence. L’Évangile est plus convaincant lorsqu’il se voit que lorsqu’il se déclare.

Une Église qui se laisse elle-même juger

Reste le dernier point, discret mais décisif : la demande de prolonger le fonds d’indemnisation des victimes d’abus. Une Église qui parle haut doit pouvoir être regardée en face. Si elle condamne les idéologies qui écrasent les faibles, elle doit montrer que, chez elle, les faibles ont été entendus. Les victimes ne sont pas un dossier ancien. Elles sont la mesure de la parole épiscopale. Sans cette cohérence, tout appel à la dignité humaine sonnerait creux, et à bon droit.

Il y a là une leçon pour tout lecteur catholique, quelle que soit sa nationalité. Le discernement politique de l’Église ne vaut que s’il s’adosse à une conversion permanente. Les évêques d’Allemagne n’ont pas la prétention d’être purs. Ils disent plutôt : nous savons ce que coûte le silence, nous savons ce que coûte aussi l’orgueil institutionnel, et nous voulons que notre parole soit vérifiable.

Plus largement, l’Europe entière regarde. Dans plusieurs pays, des mouvements identitaires cherchent un vernis chrétien pour légitimer l’exclusion. L’Église ne peut pas accepter qu’on se serve de son nom pour cela. Le christianisme n’est pas un drapeau de tribu ; il est une famille ouverte à toutes les nations. Ce que les évêques allemands ont dit à Fulda, d’autres devront le dire ailleurs, avec leurs mots et leurs risques.

La racine, rappelle Paul, nous porte. Aucune frontière, aucune généalogie, aucune élection ne la déplacera. À nous de ne pas l’oublier, et de vivre assez simplement de cette dépendance pour n’avoir plus besoin de dominer personne.

Lectio divina

📜
Lectio — Lire

« Ce n'est pas toi qui portes la racine, mais c'est la racine qui te porte. » Rm 11, 18

🧠
Meditatio — Méditer

Sur quoi t'appuies-tu quand tu dis « nous » ? Qui laisses-tu hors de ce mot, sans même t'en apercevoir ? Si tu étais greffé, qu'as-tu reçu que tu n'aies pas dû gagner ? Quelle branche méprises-tu, qui te donne pourtant sa sève ?

🙏
Oratio — Prier

Seigneur, tu m'as greffé sur un tronc que je n'ai pas planté. Ta sève passe en moi, et je l'appelle mienne. Brise mon orgueil de branche. Apprends-moi la gratitude de l'olivier sauvage. Que je n'élève plus de mur là où tu as fait la paix. Rends-moi frère de ceux que je craignais, et fidèle à la racine qui me porte.

✨
Contemplatio — Contempler

Un olivier ancien, noueux sous le soleil, et sur l'une de ses branches une greffe encore verte.

✝ Références bibliques

3 passages · 3 livres

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Allemagne
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Allemagne
Europe
Minorité active
Catholiques
27 %
🏛 Capitale
Berlin
👥 Population
83,5 M hab.
⛪ Diocèses
27
🌟 Saints
7
✨ Sanctuaires
4
✝ Saint patron
Saint Boniface
Méditation
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Aujourd’hui, les catholiques représentent environ un quart de la population allemande, dans une Église ancienne mais confrontée à une forte sécularisation. Les premières communautés chrétiennes sont attestées dès l’Antiquité …

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