15Ainsi parle le Seigneur : Une voix a été entendue à Rama, des lamentations et des pleurs amers : Rachel pleurant ses enfants, elle refuse d’être consolée, sur ses enfants, parce qu’ils ne sont plus. 16Ainsi parle le Seigneur : Retiens ta voix de gémir et tes yeux de pleurer car ton œuvre aura sa récompense, oracle du Seigneur, ils reviendront du pays de l’ennemi. 17Il y a de l’espérance pour tes derniers jours, oracle du Seigneur et tes enfants retourneront dans leurs frontières.
3Souvenez-vous des prisonniers, comme si vous étiez aussi prisonniers et de ceux qui sont maltraités, comme étant vous aussi dans un corps.
11Car un jour dans tes parvis vaut mieux que mille, je préfère me tenir sur le seuil de la maison de mon Dieu, plutôt que d’habiter sous les tentes des méchants.
Une diplomatie qui avance sans fanfare
Ce qui a eu lieu, enfin
Une visite annoncée n’est encore qu’une intention. Celle du cardinal Matteo Zuppi à Moscou, du 28 au 30 septembre, a désormais eu lieu, et c’est le fait nouveau. Elle avait été évoquée dès le début du mois. Elle arrive après la mission de Mgr Paul Richard Gallagher à la fin août et après le déplacement du cardinal en Ukraine en juillet. Dans une guerre qui use les mots, ce passage de la promesse à la présence est déjà une parole.
L’Évangile connaît cette différence entre dire et faire. Le Christ n’a pas envoyé ses disciples proclamer des principes depuis des estrades. Il les a envoyés entrer dans les maisons. Un envoyé du pape qui franchit les portes de Moscou, qui s’assied en face du conseiller présidentiel Iouri Ouchakov et qui examine, selon ses termes, « toutes les demandes émanant tant de la partie ukrainienne que de la partie russe », accomplit un geste de ce genre. Il ne règle pas la guerre, mais il refuse qu’elle ferme toutes les portes.
Il faut mesurer ce que cela suppose. Zuppi n’arrive pas en médiateur qui proposerait un plan, et il l’a dit : sa tâche est de soutenir les efforts des parties sur les enfants, les échanges de prisonniers et les problèmes des civils. La modestie de ce mandat est sa force. Elle déplace la question de savoir qui a raison vers une autre, plus urgente : qui souffre ce soir, et que peut-on faire pour lui.
Trois voyages, un même fil
Juin 2023, octobre 2024, septembre 2026 : trois missions à Moscou en plus de trois ans. On pourrait y lire un échec, puisque la guerre continue. On peut aussi y lire une fidélité. Le mandat reçu du pape François a été confirmé par le pape Léon XIV, et cette continuité d’un pontificat à l’autre dit quelque chose de l’Église. Elle ne change pas de cap selon les humeurs de l’actualité. Elle tient un engagement comme une sentinelle tient son poste.Les premières missions avaient laissé des traces concrètes. En 2023, le canal ouvert par le cardinal a contribué à des échanges de prisonniers, parmi lesquels figuraient des prêtres catholiques. Il a aussi permis le retour chez eux de quelques enfants ukrainiens transférés en Russie. Ces résultats sont modestes au regard des chiffres, car Kiev évoque plus de dix-neuf mille mineurs concernés. Mais le Royaume, selon Jésus, se compare à un grain de sénevé. Dans l’arithmétique de la guerre, un enfant rendu est une goutte. Dans l’arithmétique de Dieu, c’est un monde retrouvé.
La patience de ces allers-retours a aussi une vertu pédagogique. Elle enseigne que la confiance se construit par petites vérifications : une liste transmise, un nom confirmé, un échange mené à terme. Les diplomates parlent de « mesures de confiance ». Le langage chrétien dirait plutôt que la foi se prouve par des œuvres. Chaque voyage ajoute une pierre à un pont que personne ne voit encore en entier.
Ce que la discrétion veut dire
On reproche parfois au Saint-Siège son silence feutré. Il faut comprendre ce que cette discrétion protège. Une liste de prisonniers n’est pas un sujet de communiqué. C’est une suite de visages, de familles qui attendent, de négociations qui échoueraient si elles étaient exposées trop tôt. Le cardinal Zuppi a d’ailleurs précisé que l’objectif n’est pas de trouver des solutions politiques, mais d’aider directement les personnes touchées par le conflit.
Cette réserve n’est pas de la timidité. L’Écriture nous avertit qu’il y a un temps pour se taire et un temps pour parler. Le Christ lui-même, devant ses juges, choisit parfois le silence, et ce silence n’était pas une absence. La diplomatie pontificale s’inscrit dans cette pédagogie : parler fort quand la vérité l’exige, et agir en secret quand la vie d’un captif en dépend. Les deux sont des formes de charité, et l’art consiste à savoir laquelle convient à quel moment.
Reste que cette discrétion a un prix. Elle expose l’Église à l’incompréhension de ceux qui voudraient des condamnations nettes, comme de ceux qui l’accusent de complaisance. Le Saint-Siège assume ce double soupçon. Il sait qu’une porte ouverte vaut mieux qu’un verdict prononcé depuis l’extérieur, et il sait aussi que garder cette porte ouverte ne dispense jamais de nommer le mal. L’équilibre est fragile. C’est celui de toute médiation évangélique.
Les captifs et les enfants : le cœur de la mission
Rachel et les fils qui reviennent
Au centre de cette mission, il y a des enfants séparés de leurs familles. Les deux parties ne s’accordent pas sur les mots : évacuation pour l’une, déportation pour l’autre. Mais aucune ne conteste la blessure. Un père cherche, une mère attend, un enfant grandit loin de sa langue et de sa maison. L’Église n’a pas à arbitrer le vocabulaire des chancelleries pour reconnaître cette douleur, qui est l’une des plus anciennes de la Bible.
Le prophète Jérémie l’a entendue : « Une voix se fait entendre à Rama, des lamentations et des pleurs amers : Rachel pleure ses fils, elle refuse d’être consolée » (Jr 31, 15). Mais le texte ne s’arrête pas à la plainte. Dieu répond : « Retiens tes pleurs, car ton labeur aura sa récompense… il y a une espérance pour ton avenir : tes fils reviendront dans leur territoire » (Jr 31, 16-17). Cette promesse ne nie pas l’exil. Elle affirme que l’exil n’a pas le dernier mot, et elle donne à l’espérance une adresse précise : le retour des fils.
C’est pourquoi la tâche du cardinal n’est pas un détail humanitaire à côté du « vrai » politique. Elle est au cœur de ce que l’Écriture juge essentiel. Quand un enfant retrouve sa mère, la parole de Jérémie cesse d’être une prophétie lointaine et devient un fait. Aucune paix ne peut être appelée juste si elle passe sur ces absences. Et tout accord futur sera jugé, au regard de l’Évangile, à la manière dont il aura traité ces petits qu’on ne doit jamais mépriser.
Les prisonniers, frères en humanité
L’autre dossier porte sur les prisonniers de guerre, ukrainiens comme russes. Ici encore, l’Église tient une ligne exigeante : elle ne divise pas les captifs en bons et en mauvais. Un soldat prisonnier est un homme dont la dignité demeure entière, et sa mère pleure de la même manière de chaque côté de la ligne de front. C’est peut-être la position la plus difficile à faire entendre en temps de guerre, et c’est pourtant celle de l’Évangile.
La Lettre aux Hébreux le dit avec une simplicité qui désarme : « Souvenez-vous des prisonniers, comme si vous étiez prisonniers avec eux » (He 13, 3). Cette phrase ne demande pas seulement de la compassion. Elle demande une identification, c’est-à-dire de se mettre à la place de celui qui est enfermé. Elle ne précise ni sa nationalité, ni son uniforme, ni sa faute. Elle dit seulement : souvenez-vous. Toute la mission de Zuppi tient peut-être dans ce verbe, car faire mémoire des captifs, c’est refuser qu’ils disparaissent dans l’anonymat des statistiques.
Il y a là une leçon pour chacun de nous, bien loin de Moscou. Songez à la dernière fois où vous avez prié pour un prisonnier, ici ou ailleurs, dont vous ne partagiez ni les idées ni les choix. Cette prière est difficile, et c’est pourquoi elle est chrétienne. L’Église ne demande pas d’oublier la justice, elle demande de ne pas oublier l’homme. Les échanges de prisonniers sont rarement spectaculaires, mais ils rendent des voix à des foyers silencieux, et chaque retour est une victoire sur la logique de la guerre.
Le nombre et le nom
Il est tentant de se perdre dans les chiffres : dix-neuf mille enfants selon Kiev, des milliers de prisonniers, des millions de déplacés. Ces nombres disent l’ampleur du drame, mais ils peuvent aussi anesthésier. L’Évangile résiste à cette anesthésie par la parabole de la brebis perdue. Le berger laisse les quatre-vingt-dix-neuf pour en chercher une seule, et Jésus conclut que le Père ne veut pas qu’un seul de ces petits se perde (Mt 18, 14).
Cette logique scandalise les comptables et réjouit les mères. Elle est celle qu’a suivie le cardinal Zuppi en allant à Moscou examiner des demandes précises, dossier par dossier. La diplomatie habituelle raisonne en rapports de force. Celle de l’Église raisonne en noms propres. Elle a la conviction que chaque personne ramenée à sa maison est un argument plus puissant, contre la guerre, que n’importe quel discours sur la guerre.
Un exemple aide à comprendre. Imaginez une grand-mère qui, depuis deux ans, n’a plus de nouvelles de son petit-fils. Pour elle, les grands équilibres stratégiques n’existent pas. Il existe une chaise vide à table et une porte qu’elle garde entrouverte la nuit. La mission du cardinal s’adresse à cette femme avant de s’adresser aux chancelleries. Et c’est ainsi que l’Église comprend sa place dans le monde : au service des chaises vides.

Une paix qui se tisse, pas à pas
Cessez-le-feu et patience
Pendant que le cardinal Zuppi travaillait à Moscou, le cardinal Pietro Parolin, secrétaire d’État, plaidait pour un cessez-le-feu immédiat sur tous les fronts. Les deux démarches ne s’opposent pas. Elles se complètent comme les deux mains d’un même geste. L’une, publique et claire, rappelle le but : faire taire les armes. L’autre, patiente et concrète, prépare le terrain en réparant, morceau par morceau, ce que la guerre a déchiré.Le psalmiste a donné à cette conjonction sa plus belle image : « Amour et vérité se rencontrent, justice et paix s’embrassent » (Ps 84, 11). Remarquez que le verset ne choisit pas. Il ne demande pas l’amour sans la vérité, qui serait une paix de complaisance, ni la vérité sans l’amour, qui serait un tribunal sans miséricorde. Il les fait se rencontrer. La paix véritable suppose que l’on nomme le mal et que l’on tende la main, dans le même mouvement et avec la même gravité.
Cette exigence explique la double tonalité de la parole vaticane. D’un côté, l’appel net à cesser le feu. De l’autre, l’écoute de toutes les demandes, russes comme ukrainiennes. Ceux qui y voient de l’ambiguïté se trompent. Il s’agit d’une discipline : refuser l’enfermement des camps, sans renoncer à distinguer l’agresseur de l’agressé, et garder la porte ouverte précisément parce qu’on désire que la guerre s’arrête.
L’héritage d’une tradition
Cette manière d’agir n’est pas improvisée. Depuis plus d’un siècle, les papes ont cherché à offrir à l’humanité un lieu de parole quand les armes couvrent toutes les voix. Jean XXIII, au moment le plus dangereux de la guerre froide, avait appelé à la négociation et inspiré, avec l’encyclique Pacem in terris, une conception de la paix fondée sur la vérité, la justice, la charité et la liberté. Cette intuition traverse encore aujourd’hui le travail de la diplomatie vaticane.Le pape François avait donné à cette tradition un visage concret en confiant à Matteo Zuppi une mission humanitaire. Léon XIV l’a confirmée, signe que l’Église ne traite pas la paix comme un sujet de circonstance. Il s’agit d’une vocation : être, dans un monde fracturé, l’une des rares instances à pouvoir parler à tous les protagonistes sans les renier. Cette situation singulière impose une humilité constante, car la crédibilité se gagne dans la durée, non dans l’éclat.
On peut y voir une forme moderne de ce que saint Paul appelait le ministère de la réconciliation. L’Apôtre affirmait que Dieu nous a confié cette tâche en nous réconciliant avec lui. Personne n’est naïf au point d’imaginer une réconciliation immédiate entre deux peuples qui se sont fait tant de mal. Mais l’Église garde la conviction que toute réconciliation commence par de petits gestes, et qu’un échange de prisonniers prépare, sans le savoir, des conversations plus vastes.
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Faut-il alors laisser la paix aux diplomates et aux cardinaux ? Certainement pas. Le cardinal Zuppi ne remplace pas votre prière, pas plus qu’il ne dispense le fidèle de toute responsabilité. La mission de Moscou est appuyée sur des milliers de prières discrètes et sur la charité concrète de paroisses qui accueillent des réfugiés. Sans ce tissu, l’envoyé parlerait dans le vide. Avec lui, sa voix porte plus loin que sa personne.
Concrètement, trois gestes sont à la portée de tous. Le premier est de prier nommément pour un captif ou un enfant séparé, en refusant de ne prier que pour les siens. Le deuxième est de soutenir les œuvres qui accompagnent les déplacés, près de chez soi ou à distance. Le troisième est de surveiller son propre langage, car la guerre commence aussi dans les mots par lesquels nous parlons de l’autre. Chacun de ces gestes est petit, mais la paix se fabrique exactement ainsi.
Ce matin, alors que s’achève la visite, une évidence demeure : la paix ne viendra pas d’un seul voyage. Elle viendra d’une accumulation de fidélités dont la mission de Zuppi est une pièce. L’Église n’a pas de divisions armées, mais elle a une mémoire, un réseau de prière et la parole de Dieu qui promet le retour des fils. Elle avance avec cela, sans illusion et sans désespoir, en répétant qu’une seule vie rendue à sa famille justifie tous les voyages.
Lectio divina
« Il y a une espérance pour ton avenir, oracle du Seigneur : tes fils reviendront dans leur territoire. » Jr 31, 17
Quelle chaise vide gardes-tu dans ta vie, ce soir, sans oser la nommer ? Où refuses-tu d'être consolé parce que consoler serait oublier ? Et si l'espérance n'était pas l'oubli de l'absence, mais la certitude qu'elle sera comblée ? Pour qui, parmi ceux que tu ne connais pas, acceptes-tu de pleurer avec Rachel ?
Seigneur, tu entends la voix qui monte de Rama, et tu ne la laisses pas sans réponse. Tu connais les portes entrouvertes dans la nuit et les tables trop grandes pour ceux qui restent. Retiens mes larmes là où elles me referment, et donne-moi de veiller avec ceux qui pleurent. Ramène les fils sur le chemin de leur maison, et les captifs dans les bras qui les attendent. Fais de moi une main tendue, et non un mur.
Une porte entrouverte laisse passer, dans la nuit, un fil de lumière jusqu'au seuil où des pas reviennent.
✝ Références bibliques
4 passages · 4 livres
Jésus Christ est le même hier, aujourd'hui et à jamais. (He 13,8)
Jésus grand prêtre de la nouvelle alliance : supériorité du Christ sur Moïse et le Temple.
→ Explorer le Codex Hébreux- À Lourdes, le pape qui revient chez lui : quand la Vierge façonne un cœur avant qu’il ne devienne Pierre
- Le pape venu du Pérou et l’évêque qui n’a pas fui
- Le seuil et la cathèdre : ce que Léon XIV apprend de saint Turibe de Mogrovejo
- La chaîne des pasteurs : ce que les funérailles de Mamfé révèlent sur l’Église en terre de guerre

Je ferai une alliance nouvelle avec la maison d'Israël. (Jr 31,31)
Prophète de la destruction de Jérusalem et de la nouvelle alliance du cœur.
→ Explorer le Codex Jérémie- Quand l’Église redevient pont entre les tranchées : la diplomatie du cœur à l’épreuve de Moscou
- S’inscrire pour Léon XIV : la billetterie du pape et le Livre de la vie
- Kaduna : quand la nuit dévore les enfants de Naridon
- Magnifica Humanitas au prisme laïc : quand l’Europe redécouvre que l’Église pense

Voici que je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde. (Mt 28,20)
L'Évangile du Roi : Jésus, nouveau Moïse, accomplit les Écritures pour Israël et les nations.
→ Explorer le Codex Matthieu- Leurs anges dans les cieux voient sans cesse la face de mon Père qui est aux cieux (Mt 18, 1-5.10)
- Ce qui demeure aujourd’hui, c’est la foi, l’espérance et la charité ; mais la plus grande des trois, c’est la charité (1 Co 12, 31 – 13, 13)
- Je ne te dis pas de pardonner jusqu’à sept fois, mais jusqu’à 70 fois sept fois (Mt 18, 21-35)
- Pardonne à ton prochain le tort qu’il t’a fait ; alors, à ta prière, tes péchés seront remis (Si 27, 30 – 28, 7)
- En péchant contre vos frères, et en blessant leur conscience qui est faible, vous péchez contre le Christ lui-même (1 Co 8, 1b-7.10-13)
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Le Seigneur est mon berger, je ne manque de rien. (Ps 23,1)
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